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Ulysse junior: la victoire de la souffrance

Yves Ulysse jr
Photo courtoisie, OETTM Yves Ulysse junior a puisé jusqu’au fond de ses ressources samedi soir pour livrer bataille à Mathieu Germain.

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Le spectacle donné par Yves Ulysse junior dans le ring samedi soir à Rimouski a ébloui les amateurs de boxe.

On a vu un champion du monde à l’œuvre. Rapide, habile, puissant et extrêmement hargneux. 

Cruel à l’occasion quand il criait à Mathieu Germain complètement débordé par la tempête qui s’abattait sur lui : « En as-tu assez ? T’en veux encore ? » ou qu’il lançait à Germain étendu sur le tapis : « Envoye, relève-toi, j’ai pas encore fini avec toi ! ». 

À cause du confinement qui imposait le huis clos, les rares témoins de ces invectives ont pu entendre et les mots et le ton rageur d’Ulysse.

Les amateurs devant leur écran étaient admiratifs devant le talent déployé par Ulysse. Les témoins dans la bulle de Rimouski se disaient que ça ne pouvait pas être le gentil et sensible Junior Ulysse qui boxait de cette façon...

UN ABÎME DE SOUFFRANCE

Ce combat, c’est le résultat de la souffrance que porte en lui Junior Ulysse depuis trop longtemps. Vous pouvez parler de colère, de rage, de défoulement, vous aurez raison. 

Mais si vous parlez de souffrance, vous mettez le doigt sur la plaie mentale. Je ne parle pas nécessairement de maladie mentale. Le terme médical est galvaudé et je ne suis pas un psychiatre pour affirmer quoi que ce soit. Mais je peux parler de souffrance mentale. D’ailleurs, Yves Ulysse est médicamenté depuis un bon bout de temps. Il a expliqué à un ami qu’il souffre depuis des années sans doute d’un TDHA, un syndrome de déficit d’attention. C’est un syndrome souvent soigné avec des produits dérivés des amphétamines. Des speeds. Évidemment, ces médicaments sont fichés comme produits dopants.

Si on ajoute des médicaments contre les crises d’anxiété et de panique, plus la mélatonine pour arriver à dormir malgré les speeds, on comprend que le sevrage subit que s’est imposé Ulysse pendant les dix derniers jours ait changé son comportement et son humeur.

Et curieusement, cette souffrance que les médicaments n’apaisaient pas a libéré un homme rageur et agressif dans le ring, 

LE COMBAT PRESQUE ANNULÉ

La maladie physique est relativement simple à diagnostiquer. Le patient va à l’hôpital ou dans une clinique et passe une batterie de tests. Prise de sang, scanner, urine, laser dans les artères, rayons X, c’est le corps qui parle aux spécialistes à travers les tests. Diabète, COVID, cancer, tuberculose, bronchite...

Mais la maladie mentale est mille fois plus sournoise. Seule la parole peut conduire le psychiatre à la maladie réelle. Il faut que le malade parle, qu’il trouve les mots pour exprimer la souffrance et les émotions. Et même là, en fonction des névroses ou des puissances de l’inconscient, il peut mentir de bonne foi et camoufler les causes réelles de la maladie. 

S’il arrive à décrire ses symptômes, on le bourre de médicaments pour apaiser la souffrance. Mais qui se tape une psychothérapie ou une psychanalyse pour aller déterrer la blessure originelle ?

Comment voulez-vous parler de ces problèmes pendant la semaine d’un combat ?

C’est mardi que Junior Ulysse a raconté au vétéran entraîneur Rénald Boisvert ce qui lui arrivait et pourquoi il avait raté la conférence de presse. Boisvert a convaincu son boxeur d’appeler Antonin Décarie pour lui expliquer la situation. La conversation a été plutôt froide. Le lendemain, mercredi, Junior a rappelé Décarie en téléconférence. Cette fois, la docteure Manon Côté était en ligne. Elle a expliqué sommairement à Décarie ce dont souffrait Ulysse en assurant Décarie qu’il pouvait boxer même si elle ne le recommandait pas. 

La décision de monter dans le ring a toujours été celle d’Ulysse.

Sauf que samedi, l’après-midi du combat, les choses se sont gâtées. Il y a eu plusieurs communications entre la docteure Côté et Ulysse. Finalement, Camille Estephan a écrit à la docteure Côté en lui offrant d’annuler le combat d’Ulysse sans qu’il soit pénalisé pour les pertes financières. On ne voulait pas faire courir un risque accru à Ulysse. La docteure Côté a répondu que le risque pour sa santé ne serait pas plus grand, mais qu’il se pouvait que sa performance soit amoindrie.

Sur ce point, elle se trompait.

UN REGARD PERDU

Samedi soir, après le combat, c’était la stupéfaction et la consternation. Il était minuit quand la vérité a été connue. L’angoisse, la panique, l’anxiété, l’horrible boule dans la poitrine, l’incapacité de remplir les exigences de communication avec les journalistes, toute l’équipe d’EOTTM était sous le choc. On n’arrivait pas à concilier l’extraordinaire performance de Junior avec sa situation personnelle. Et ce regard perdu.

Hier matin, Camille Estephan a discuté avec Ulysse. Il était plus calme. Il a été convenu d’attendre un peu avant de reprendre le dialogue. 

Hier soir, un entraîneur de Junior Ulysse a trouvé une façon extraordinaire de résumer la situation : « On pensait parfois que Junior ne voulait pas. Ce n’était pas le cas. Il ne pouvait pas ».

Tous ceux qui ont des proches souffrant de ces troubles mentaux et qui finissent par s’impatienter devraient toujours se le rappeler : ce n’est pas qu’ils ne veulent pas, ils ne peuvent pas.