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Le tapis rouge pour le crime organisé au Casino

Chambres d’hôtel, billets de spectacle et autres cadeaux pour l’un des leaders de la mafia montréalaise

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Avant sa fermeture forcée par la pandémie, le Casino de Montréal a déroulé le tapis rouge à plusieurs leaders du crime organisé montréalais, allant même jusqu’à leur offrir des chambres d’hôtel gratuites, des soupers au restaurant et des billets de spectacle.

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L’un des principaux chefs de la mafia, Stefano Sollecito, était même considéré comme l’un des dix principaux joueurs du Casino en 2019, quelques mois après avoir été libéré des accusations de gangstérisme et de complot pour trafic de cocaïne.

Le mafioso Stefano Sollecito en 2017.
Photo d’archives
Le mafioso Stefano Sollecito en 2017.

Il faut dire que c’est un habitué de longue date de la maison de jeu de l’île Notre-Dame. Alors qu’il faisait l’objet d’une enquête policière, en 2014 et 2015, il y avait flambé pas moins de 2,5 millions $.     

  • Écoutez le chef parlementaire du Parti québécois Pascal Bérubé avec Benoit Dutrizac sur QUB Radio:   

Si le gouvernement a mis le paquet pour contrer l’infiltration et le blanchiment d’argent du crime organisé dans la construction, il en va tout autrement dans les maisons de jeu.

Même s’ils savaient que les fonds étaient d’origine douteuse, les dirigeants du Casino et de Loto-Québec n’ont rien fait pour arrêter le phénomène. Pire, dans le cas de Stefano Sollecito, les employés l’ont plutôt encouragé à utiliser sa carte privilège, réservée aux plus grands joueurs. 

Cette carte, aussi appelée carte Bijou, donne droit à une foule de cadeaux.        

  • Écoutez la chronique de Félix Séguin au micro de Richard Martineau sur QUB radio:   

Lors de la même perquisition, les policiers de la Sûreté du Québec ont également découvert des cartes du Casino, dont une dans un tiroir de bas.
Photo courtoisie
Lors de la même perquisition, les policiers de la Sûreté du Québec ont également découvert des cartes du Casino, dont une dans un tiroir de bas.

Des employés du casino, appelés hôtes exécutifs, se chargent de gâter les gros joueurs, y compris des criminels soupçonnés d’y blanchir de l’argent.  


Golf et hôtel de luxe

Sollecito ne s’est pas gêné pour réclamer ses cadeaux. Dans des enregistrements obtenus par notre Bureau d’enquête et qui seront diffusés ce soir à l’émission J.E., il demande qu’on lui réserve un « foursome » au club de golf Le Mirage.

Dans un autre, il demande une « belle chambre » à l’hôtel de luxe Quintessence de Mont-Tremblant. Quand le responsable lui demande son numéro de carte de crédit pour réserver la chambre, il s’emporte. 

« Comment ça, pas à Mont-Tremblant ? C’est tout le temps gratuit. C’est pas la première fois qu’ils nous réservent des chambres pour le Casino de Montréal », dit-il.

Son niveau de jeu avait d’ailleurs été soulevé en 2016 par le juge Daniel Bédard qui avait refusé sa demande remise en liberté en attendant son procès. 

« Il déclare des revenus de 53 679 $ en 2014 et transige pour près de 2,5 millions $ de jetons au Casino entre janvier 2014 et novembre 2015 », a-t-il écrit dans son jugement.       

  • Écoutez l’analyse du journaliste et coauteur du livre Mafia Inc André Noël à QUB radio  

Gâter les gros joueurs

Une source nous indique que le Casino traite ses gros joueurs aux petits oignons, même s’il s’agit de leaders du crime organisé. 

« Que tu t’appelles n’importe comment, si tu as de l’argent, ils vont te donner des privilèges », rapporte-t-il.

Sollecito n’est pas le seul criminel d’envergure à fréquenter l’endroit. On y a vu d’autres leaders de la mafia, comme Leonardo Rizzuto ou Francesco Del Balso, ainsi que des criminels liés aux Hells Angels comme David Lefebvre et Gregory Woolley. 

« C’est douteux, ce n’est pas acceptable du tout », estime Messaoud Abda, expert en conformité financière. 

Il estime toutefois que les moyens du Casino sont limités pour lutter contre ce phénomène. Selon lui, l’une des solutions pourrait être de prélever une retenue sur les gains ou une taxe sur les sommes à l’origine douteuse.

EXEMPLES DE CADEAUX OFFERTS PAR LE CASINO  

  • Soupers au restaurant              
  • Billets de spectacles              
  • Rondes de golf              
  • Chambres d’hôtel de luxe                              

BILLETS MOISIS ET BRÛLÉS

Les billets de banque utilisés par Stefano Sollecito pour jouer au Casino ont parfois été refusés. C’est ainsi que lorsqu’il a tendu une liasse d’argent en septembre 2015, on lui a remis 1900 $. La raison ? Les billets étaient moisis ou brûlés. Dans d’autres cas, les billets étaient de vieilles coupures, dont certaines remontaient aussi loin que 1975.

RÉUNION AU CASINO

Gregory Woolley filmé par une caméra à son arrivée au Casino de Montréal.
Photo courtoisie
Gregory Woolley filmé par une caméra à son arrivée au Casino de Montréal.

Les policiers de la Sûreté du Québec ont suivi les allées et venues du Hells Angels Gregory Woolley qui a rencontré Ziad Ziade, un joueur important du crime organisé d’origine libanaise, au restaurant du Casino de Montréal. Woolley a été appréhendé en même temps que Stefano Sollecito et plusieurs membres du crime organisé dans le cadre de l’opération policière Magot/Mastiff. Selon une source, les criminels ne vont pas au Casino uniquement pour jouer ou manger. « Ils sont aussi là pour la business. »

COMME DES CARTES DE POINTS

Le salon des hautes mises, réservé aux plus gros joueurs, attire aussi des criminels. Pour y avoir accès, il faut détenir une carte privilège. Selon les sommes jouées, on passe de la carte Privilège à Prestige plus. Les cadeaux augmentent selon le type de carte. Un pourcentage est également remis en argent, un peu comme pour des cartes Air Miles qui permettent d’obtenir des cadeaux ou des rabais en argent comptant.

Motards et mafieux aux tables de jeu  

Leonardo Rizzuto

Photo d'archives

  

  • Fils du défunt parrain Vito Rizzuto.              
  • Considéré comme l’un des leaders de la mafia à Montréal.              
  • En 2014 et 2015, il a joué pour 28 400 $.              
  • Il a enregistré des gains de 2600 $ aux machines à sous et 8600 $ aux tables.                            

Gregory Woolley

Photo courtoisie

  

  • Autrefois proche de Maurice « Mom » Boucher et Vito Rizzuto.              
  • Il est l’un des leaders du crime organisé à Montréal.              
  • Il a été observé au Casino lors de filatures policières.                            

Stefano Sollecito

Photo courtoisie

  

  • Fils de Rocco Sollecito et proche du défunt parrain Vito Rizzuto.              
  • Considéré comme l’un des leaders de la mafia montréalaise.              
  • Il a joué pour près de 2,5 M$ en 2014 et 2015.              
  • Il joue surtout aux tables (black jack, roulettes). Il a aussi perdu plus de 5000 $ aux machines à sous.                            

David Lefebvre

Photo tirée de Facebook

  

  • Membre des Hells Angels depuis 2014.              
  • Il se rendait au Casino de façon régulière, souvent chaque semaine.              
  • Il s’est déjà targué d’avoir gagné entre 1500 $ et 2000 $ par jour avec la vente de drogue.              
  • Suspect dans une vaste opération de lutte au trafic de drogue l’an dernier. Son condo de Sainte-Thérèse a été perquisitionné.                            

Francesco Del Balso

Photo courtoisie

  

  • Membre important de la mafia, lié au clan Rizzuto.              
  • Arrêté et condamné en 2006 dans le cadre de l’opération anti--mafia Colisée.              
  • Avant son arrestation, il avait joué pour plus de 8 millions $ au casino.               
  • Selon nos sources, il a recommencé à fréquenter le casino au début de l’année, avant la pandémie.                             

Les casinos pour blanchir l’argent sale  

Eric Thibault, Bureau d'enquête

Photo Adobe Stock

Au moins 18 groupes du crime organisé parmi les plus riches au pays, dont la mafia italienne et les Hells Angels, utilisent des casinos ou le jeu illégal pour blanchir leur argent sale.

C’est ce que déplore le Service canadien de renseignements criminels (SCRC) dans un rapport paru en septembre dernier, où cette agence policière nationale analyse l’ampleur des stratagèmes par lesquels le monde interlope se sert de l’économie légale pour réinvestir ses profits illicites.

Ainsi, 10 % des 176 groupes associés au crime organisé canadien « blanchissent des fonds dans les casinos en achetant des jetons avec des produits de la criminalité sous forme d’argent comptant, de traites de banque ou d’autres instruments financiers », d’après le SCRC qui puise ses informations de toutes les organisations policières du pays.

« Après avoir joué [...], qu’ils aient fait des gains ou non, les individus encaissent leurs jetons sous forme de dépôt sur leur compte de fonds de jeu, de chèque de casino ou d’argent comptant, avec un reçu du casino », précise l’agence policière en ajoutant que les criminels obtiennent ainsi « une preuve de légitimité » de leurs fonds. 

Un fléau dans l’Ouest

Selon le SCRC, « le volume de la monnaie en circulation dans les casinos permet [au crime organisé] de bien dissimuler les fonds illicites ». Et ce, même si les casinos ont l’obligation de signaler à un organisme gouvernemental (le Centre d’analyse des opérations et déclarations financières du Canada) toutes les transactions importantes en espèces, soit de 10 000 $ ou plus.

En Colombie-Britannique, le blanchiment d’argent dans les casinos a atteint des proportions telles que le gouvernement a modifié la réglementation pour tenter d’y endiguer ce fléau. 

Une commission d’enquête publique sur le blanchiment d’argent, la commission Cullen, a aussi été instituée dans cette province. Plus tôt ce mois-ci, des témoins ont notamment affirmé que la Société des loteries de la Colombie-Britannique avait longtemps fermé les yeux sur cette problématique (plus de détails demain).  

L’argent suivi à la trace  

Éric Yvan Lemay, Bureau d'enquête

L’argent joué par Leonardo Rizzuto, le fils du défunt parrain Vito Rizzuto, et un autre leader de la mafia, Stefano Sollecito, a fait l’objet de plusieurs déclarations d’opérations douteuses au CANAFE, un organisme fédéral qui lutte contre le blanchiment d’argent. Voici quelques constats faits dans ces rapports rédigés en 2014 et 2015.

Un Rizzuto au casino  

  • Dans la soirée du 22 janvier 2015, la présence de Leonardo Rizzuto, fils de Vito Rizzuto, attire l’attention des enquêteurs du Casino. On note qu’il a fait des gains de 20 000 $ après avoir acheté pour plus de 16 000 $ de jetons en payant avec de l’argent comptant. « La provenance des espèces que possède M. Rizzuto (fils) est douteuse », lit-on dans le rapport.                          

67 heures de jeu  

  • Du 3 avril au 2 novembre 2014, Stefano Sollecito a joué durant 67 heures et 45 minutes pour des dépenses totales de 893 850 $, dont 88 750 $ de gains.                          

Opération douteuse  

  • Le 10 décembre 2014, un gestionnaire des caisses du Casino signale une opération douteuse. Stefano Sollecito a acheté pour 3000 $ de jetons et son partenaire de jeu, Cosimo Chimienti, pour 10 000 $. Or, les deux hommes ont joué en commun et partagé les gains en parts égales, soit 20 000 $ chacun. Sollecito a demandé à être payé par chèque. « Monsieur Sollecito veut-il légitimer des espèces en demandant un chèque pouvant justifier de l’argent illégalement obtenu ? » indique-t-on dans le rapport.                          

Jetons partagés  

  • Le 21 février 2014, Stefano Sollecito est vu en train de jouer avec Stephen Fedele et Cosimo Chimienti. Ces deux derniers sont vus sur les caméras remettant jusqu’à 10 000 $ en jetons à Sollecito. « Il est inhabituel de voir des clients remettre en jetons des sommes considérables à un autre client pour ses fins de jeu. »                          

Chèque de 30 000 $  

  • Au début de 2014, la Banque Nationale dénonce une opération douteuse lorsqu’un chèque de 30 000 $ en provenance du Casino est déposé dans un compte inactif de Stefano Sollecito, un client jugé à risque élevé de recyclage des produits de la criminalité. Quelques jours plus tard, il tire deux traites bancaires du compte. Une somme de 7240 $ est destinée à C.A.R. Leasing, une compagnie d’autos usagées dirigée par des proches de l’ex-avocat Loris Cavaliere, condamné à la suite de l’opération Magot-Mastiff. Un autre 11 500 $ est envoyé à une agence de voyages. En fouillant parmi ses actionnaires, les autorités de la Banque remarquent que l’un d’eux est associé dans une autre compagnie avec un proche de la mafia montréalaise, Leonardo Paccione, surnommé Dino La Terreur. Selon le rapport, lui et son frère ont été accusés dans l’enquête Colisée, visant le bookmaking (pari) illégal.                          

Dénoncé par la banque  

  • Après l’arrestation de Sollecito, c’est au tour de la Banque TD de dénoncer des opérations douteuses. Le leader mafieux a déposé cinq chèques du Casino totalisant 210 000 $. Il a notamment obtenu des traites bancaires de 170 000 $ à BMW Laval.                           

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