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Un classique instantané

WE 1128 BD
Photo courtoisie Khiem, terres maternelles
Yasmine et Djibril Phan Morissette
Éd. Glénat Québec

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En cette copieuse rentrée automnale 2020, plusieurs albums d’auteurs québécois ont su se démarquer : l’époustouflant La Bombe (Denis Rodier, Glénat) ; le poignant Vous avez détruit la beauté du monde (Christian Quesnel, Moelle Graphik) ; l’étonnant Aliss (Jeik DIon, Front froid/Alire) ; l’incandescent Traces de mocassins (Louis Rémillard, Moelle Graphik). À cette liste s’ajoute l’extraordinaire Khiem, terres maternelles de Yasmine et Djibril Morissette Phan.

Signe de sa vitalité, la bande dessinée québécoise, longtemps repliée sur elle-même (majoritairement blanche, masculine et humoristique), s’ouvre enfin depuis deux décennies à différents genres et esthétiques, en plus de s’intéresser à notre Histoire, riche et métissée. Avec la publication de Khiem aux éditions Glénat Québec, elle engendre ainsi l’un de ses nouveaux chefs-d’œuvre. 

Inspirés des écrits de leur grand-mère maternelle – traduit du vietnamien par leur mère –, les jeunes artistes montréalais Yasmine et Djibril Morissette Phan retracent le fil de leurs origines. Nées d’un père québécois et d’une mère vietnamienne, ces immigrants de deuxième génération étonnent par la maturité et la virtuosité dont ils font preuve dans ce devoir de mémoire qui nous va directement au cœur.

Khiem raconte la bouleversante histoire de trois générations de femmes : Khiêm (grand-mère maternelle ayant connu la guerre) ; Trang (mère de Yasmine et Djibril, une « boat people » qui est venue refaire sa vie ici) ; Yasmine (jeune artiste vingtenaire, tributaire du sacrifice de son aïeule et de sa mère). 

Ce récit sur l’importance de la transmission et la quête identitaire nous incite à reconsidérer cette nécessité en tant que terre d’accueil de s’ouvrir aux autres et de considérer le métissage des cultures comme une inestimable richesse.

À la suite de leur première collaboration dans le court récit biographique de 8 pages intitulé Le Jardin botanique du collectif Rues de Montréal, produit dans le cadre des festivités du 375e anniversaire de la métropole, Yasmine et Djibril ont voulu pousser plus loin l’exploration de cette veine. 

« Lorsque j’ai écrit Le Jardin botanique, je n’avais pas en tête de donner la parole pour notre communauté. Toutes mes créations sont autobiographiques », explique Yasmine. « Avec Khiem, cependant, nous avions une responsabilité face à notre famille, nos racines », renchérit Djibril.

Leurs proches ont de quoi être fiers. Car au-delà de cette renversante somme de douceur et d’amour investi, leur récit intimiste tend vers l’universel. Aux dessins, le jeune prodige, qui à peine âgé de 25 ans compte déjà de nombreuses collaborations avec l’éditeur américain Marvel (Wolverine, Alpha Flight, Guardians of the Galaxy), en plus d’une création chez Image Comics (Glitterbomb), et de publications pour le compte d’éditeurs européens (Cryptomonnais aux éditions Le Lombrad, L’histoire de la science-fiction en bande dessinée à paraître à l’hiver 2021 aux Humanoîdes Associés), livre de magistrales planches en noir et blanc aux traits ondulants, rappelant les vagues sur lesquelles a vogué leur mère lors de sa traversée vers ce Québec tant rêvé.

Non seulement Khiem remporte la palme de l’album québécois de l’année, il acquiert le statut de classique instantané.

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