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COVID-19: Nous sommes toutes et tous dans le même bateau!

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Le voilier de 50 pieds avait quitté les Açores (archipel portugais dans l'Atlantique) en direction de la mer des Caraïbes. Les membres de l'équipage cumulaient assez d'expérience pour entreprendre cette traversée reconnue pour être assez stable, grâce à un vent arrière régulier qui pousse le voilier vers le sud-ouest. Certains avaient déjà fait cette route, d’autres non, mais une chose était sûre, toutes et tous avaient une formation soit de base ou avancée en navigation et surtout, avaient une bonne connaissance de l’importance de la sécurité à bord: la sécurité du bateau prime sur la sécurité individuelle de l’équipage. La personne qui était chef de bord (capitaine) avait consulté les cartes météo depuis une semaine avant le départ et vérifié les mises à jour quotidiennes. Toutes indiquaient une période de beau temps suffisamment longue pour permettre une traversée sereine et relativement calme: maillots de bain et crème solaire seraient au menu (veste de flottaison et harnais de sécurité à portée de main, bien sûr) dès que la chaleur se ferait sentir au milieu du trajet.

Rendu à ce point sur la carte de navigation, une alerte météo retentit sur la radio satellite: une dépression majeure s’est formée subitement près des Bermudes, de force 10 (vent de 89 à 102 km/heure), avec des vagues d’une hauteur possible allant jusqu’à 40 mètres.* Bien que la direction de la dépression soit connue, ce qui préoccupe le capitaine, c’est la lente vitesse de déplacement de cette tempête: de cinq à dix km/heure. On va l’avoir sur la tête pour un bon bout de temps! Aussitôt l’alerte reçue, le chef de bord informe l’équipage et distribue immédiatement les tâches pour sécuriser le bateau. Tout ce qui est superflu sur le pont doit être rangé et le reste de l’équipement doit être solidement arrimé. La voilure est réduite au minimum requis pour garder une manœuvrabilité afin de garder le cap, le gouvernail arrimé en ce sens. Tout l’équipage est confiné dans la cabine, veste et harnais enfilés. Et ça brasse. Tous et toutes sont anxieux, certains et certaines ont peur; c’est normal, et le capitaine le sait. On se cogne tout partout, on s’accroche les uns les autres, mais ce n’est pas le temps de demander un coin de banquette plus sec comme celui du voisin. De toute façon, à force d’ouvrir le capot pour visualiser l’état du bateau sur le pont et dans le gréement, de l’eau va entrer dans la cabine: il faudra l'assécher du peu que l’on pourra en tenant compte de la possibilité de bouger dans la cabine. Ce n’est pas le temps de réclamer un café bien chaud! 

Barres tendres et nourriture sèche au menu. Puis vient l’œil de la tempête; le vent se calme, le soleil se permet même de se pointer, mais les vagues demeurent présentes quoique diminuées un tant soit peu. Le capitaine permet à l’équipage de monter sur le pont et d’assécher une pièce de vêtement pour chaque membre de l’équipage. Pas le temps d’étirer la corde à linge, car après cette accalmie, le vent va revenir en force, en sens contraire, et les vagues vont, elles aussi, changer de côté et télescoper les vagues restantes de la première phase de cette tempête. Bref: rebelote! Nouveau confinement dans la cabine et toutes et tous sont convaincus de l’importance de la sécurité du bateau; vaut mieux être à l’intérieur de la cabine, même humide, que de se faire ballotter dans le radeau de survie, et ce, malgré l’anxiété, l’angoisse et la peur. Toutes et tous veulent s’en sortir avec le moins de casse possible, car il y aura sûrement de la casse sur le pont et à l’intérieur du bateau, c’est inévitable!

La tempête s’essouffle, puis se calme. L’équipage peut enfin sortir sur le pont, constater les dégâts, assécher l’intérieur et les vêtements et gréer la voilure (ce qu’il en reste) et reprendre la route vers la destination. La portion de rhum distribuée par le capitaine est bien accueillie et l’on peut songer à la fête qu’on se promet lorsqu'on sera arrivé à destination! Chacune et chacun évalue ses bobos, panse ses blessures (physiques et psychologiques). Il sera temps, à l’arrêt, de faire un retour sur la situation vécue, les décisions prises par le capitaine et sur l’état du bateau et surtout, sur sa capacité à naviguer par gros temps. Une chose est certaine et toutes et tous sont d’accord: sans la cohésion des membres de l’équipage à tenir le bien commun, soit la sécurité du bateau, ils ne seraient probablement pas en vie.

Il en va de même avec la COVID-19. Cette tempête sanitaire parfaite ne s’était pas annoncée. L’année 2020 s’annonçait dans la continuité de l’année précédente avec tous ses tenants et aboutissants usuels dans notre société québécoise. Puis elle est arrivée. Est-ce que les officiers de pont, y compris le capitaine (le gouvernement), étaient prêts pour cette tempête? Non. Qui aurait pu l’être sans une connaissance contemporaine de ce genre de tempête?

Est-ce que le réseau de la santé et des services sociaux, ses bâtisses, son personnel médical, ses infirmiers et autres membres du personnel, les gestionnaires, les patients et résidants étaient prêts pour faire face à cette tempête: non!

Est-ce que le réseau de l’éducation, ses bâtisses, ses enseignantes et ses enseignants, ses directions, ses élèves et étudiants étaient prêts pour faire face à cette tempête? Non! Est-ce que les petites et moyennes entreprises, les restaurants, les bars, les lieux de la culture, les centres de conditionnement physique (et j’en passe) étaient prêts à affronter une telle tempête? Non!

Nous avons eu l’été dernier une embellie (notre œil de tempête). Mais plusieurs prévoyaient un retour, une deuxième vague. Plus féroce encore que la première vague puisque les effets de la première ne s’étant pas apaisés, ce ressac, cette deuxième vague allait se télescoper sur ces derniers. Nous n’en sommes pas encore sortis. Bien sûr, après la tempête le beau temps, des vaccins nous sont annoncés. Mais on n’y est pas encore. Ce n’est pas le temps de crier victoire et de relâcher nos mesures de sécurité sanitaires. Les besoins de sécurité de notre société doivent primer sur nos besoins individuels ou nos besoins de groupe. Nous devons nous serrer les coudes vers ce but commun, sauvegarder la sécurité sanitaire de notre société (notre bateau) avec, en priorité, la santé et la sécurité (physique et psychologique) du personnel du réseau de la santé, toutes professions ou tous métiers confondus, de sa clientèle, et ce, peu importe l’âge de cette dernière. Nous avons raison d’être anxieux, d’avoir peur, de ne pas connaître de ce que sera fait notre avenir immédiat. Mis à part les grands malades psychiatriques, nous avons les ressources autour de nous pour nous aider à gérer notre état mental, pourvu que nous soyons convaincus, individuellement, qu’il n’y a pas un groupe qui s’en sort mieux que nous. Nous sommes toutes et tous dans le même bateau, nous affrontons la même tempête.

Cessons, en tant que sous-groupe, de chercher des manières de contourner les exigences sanitaires, sous prétexte de la santé mentale et physique de la population. Qui veut tuer son chien dit qu’il a la rage, nous apprend l’adage. Qui veut augmenter le stress de la population crie plus fort que ce que la réalité est quant à l’anxiété, l’angoisse réelle de cette dernière. Nous sommes toutes et tous égaux devant cette menace sanitaire.

Lorsque la situation sera contrôlée, que la menace sanitaire sera diminuée, il sera temps de faire un retour sur le vécu de notre société. Nous pourrons alors, d’une manière sereine, examiner les décisions prises par notre équipe d’officières et d’officiers, y compris celles prises par notre premier ministre et son équipe rapprochée. Nous pourrons aussi faire un retour sur soi, sur notre état physique et psychologique et sur nos comportements en tant que personne et en tant que sous-groupe. Qu’en était-il de notre solidarité sociale? De notre conscience de l’autre? Une chose est certaine, nous devrons apprendre de ce qui vient de se passer pour être mieux préparés pour la prochaine tempête sanitaire d’envergure, car c’est une certitude: il y en aura d’autres.

En attendant, serrons-nous les coudes! C’est la meilleure chose à faire, au propre comme au figuré.

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Pierre Ulrich,

Mandeville, Québec

pierregulrich@hotmail.com

Ex infirmier et infirmier chef en psychiatrie, ex-enseignant et formateur en santé mentale et accessoirement ex-chef de bord (skipper) en écoles de voile et formateur sur voilier en navigation côtière avancée et semi-hauturière.

*Cours de navigation des Glénans, nouvelle version, ÉDITIONS DU SEUIL, France, 1982.

Échelle de Beaufort qui mesure la force des vents en mer, page 32 et échelle des vagues page 876.

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