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«L’avalée des avalés»: les mots de Ducharme

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Peut-on se tromper en revisitant Réjean Ducharme? À eux seuls, les mots du mystérieux monstre littéraire sont un gage de dépaysement. On lit ou écoute rarement les mots de Ducharme pour une autre raison que le pouvoir des mots de Ducharme.

L’adaptation scénique de L’avalée des avalés, premier roman publié du regretté Réjean Ducharme, signée Lorraine Pintal pour les planches du Théâtre du Nouveau Monde (TNM) fait-elle honneur à son texte?

En jouant de sagesse, oui. Sans surprise, un enrobage minimaliste – qui gagne néanmoins en consistance au gré de l’heure trente de la pièce –, fondé sur les regards et sur la sentimentalité de Bérénice (Sarah Laurendeau), dirige toute l’énergie sur ces mots ducharmiens indissociables de notre histoire, qui racontent si merveilleusement les mouvances de l’adolescence et ses espoirs en colimaçon.

On imagine sans peine à quel point l’événement aurait été couru s’il s’était déployé comme prévu devant spectateurs dans l’antre du TNM. Même en webdiffusion, les mots de Ducharme frappent et bercent, même si la froideur de l’écran ne rend peut-être pas justice à toute l’émotion de la tirade.

Heureusement, son vieux pote Robert Charlebois en trame sonore, avec Tout écartillé ou J’veux d’l’amour, ajoute son soupçon de délinquance, et le résultat est suffisamment heureux pour qu’on se demande de quoi auraient l’air les Bons débarras du même Ducharme à la griffe Pintal, le propos des deux œuvres se faisant mutuellement écho.

Candeur et mépris

L’avalée des avalés, c’est Bérénice, 11 ans, qui est à la fois révolte et émerveillement aux portes de l’âge adulte.

Jeune adolescente qui déteste son nom, se trouve «laide comme un cendrier», honnit autant qu’elle admire la beauté de sa génitrice et l’aime autant qu’elle la déteste – thème récurrent dans l’œuvre de l’auteur –, craint de devenir femme, s’indigne contre l’amour, s’accroche à ses copines, questionne son identité, analyse les papillons. Écartelée entre un père juif qui batifole et une mère catholique qui souffre, qui ensemble se confrontent et se «partagent» la progéniture dans une famille qui «marche mal», pâmée devant un grand frère qui aspire à lancer le javelot et à être davantage que l’objet d’adoration de sa cadette.

Bérénice est ce tendre tourbillon de douleur, de colère, d’enthousiasme, de mélancolie, de rébellion, d’amour parfois malsain qui bout chez l’être en construction. En haut ou en bas de l’échelle de son décor dépouillé, elle observe le monde qui l’entoure d’un regard à la croisée de la candeur et du mépris.

Brillantes actrices

La troupe de Lorraine Pintal ne les a pas piétinés, les puissants mots de Ducharme, qui n’ont jamais eu leur égal pour illustrer les extrêmes et les complexités des rapports filiaux. D’une remarquable présence, l’interprète principale Sarah Laurendeau joue costaud, d’une envolée à l’autre, et se révèle une grande actrice.

À ses côtés, Louise Marleau, abonnée aux rôles de grandes dames, est une fois de plus souveraine et digne. On regrette simplement de n’avoir pu vibrer avec elles et leur partenaire Benoît Landry dans une même salle et de n’avoir pu encaisser en foule les élans de la brûlante Bérénice.

L’avalée des avalés est présentée par le TNM en webdiffusion jusqu’au 17 décembre. Tnm.qc.ca pour informations.