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Le magasinage sans plaisir

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Photo courtoisie Notre chroniqueuse Denise Bombardier alors qu’elle magasinait hier.

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C’est ce que je vis à Sherbrooke en Estrie, la ville qui a fait basculer mon village au bord d’un lac épargné par la COVID-19 du jaune à l’orange puis au rouge.

Je savais qu’à compter d’aujourd’hui l’encadrement des magasineurs à plein temps, faute d’activités plus excitantes, allait être resserré. J’ai donc failli mettre deux masques, l’un par-dessus l’autre, car je m’attendais à des foules incontournables, pour ce qui était pour moi le dernier jour où je mettais les pieds dans un magasin d’ici Noël. Les conducteurs de chariots qui croyaient avoir entre les mains un bolide de Formule 1, les autres pressés se ruant sur les produits sans respect de la distanciation physique et des clients au bord de la crise de nerfs.

Quelle ne fut pas ma surprise ! De 11 h à 14 h, le centre commercial semblait plutôt en mode neutre. Au point où les employés n’en croyaient pas leurs yeux.

Enfer

Car pour la plupart d’entre eux, les dernières semaines ont été un enfer. « J’aurais jamais pensé que le monde pourrait être aussi fou », m’a dit une dame d’un âge pour en avoir vu couler sous les ponts. « Ç’a été un mélange de science-fiction et d’horreur. On a vu des clients se sauter dessus, d’autres se mettre à pleurer par peur d’attraper la COVID, des énergumènes qui les enjambaient pour choisir le poulet rôti le plus gros. »

Les employés se sentent prisonniers. « Faut bien gagner notre vie, m’a dit un sexagénaire asthmatique. Si j’attrape la COVID, je suis mort », lance-t-il sans émotion apparente. Lui-même est dépassé par les délinquants de tous genres, qui, contrairement à ce qu’en pensent plusieurs, ne sont pas que des jeunes.

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J’étais chez Costco lorsqu’est tombée la nouvelle de l’annulation des fêtes de Noël. Je l’ai annoncée à un premier couple choisi à cause de leur chariot débordant de victuailles. L’épouse avait l’air plutôt triste que déçue. « On ne verra pas notre fille, a-t-elle dit. Qu’est-ce qu’on fait ? a-t-elle demandé à son mari. On remet des choses sur les tablettes ? » « On fêtera tout seuls et on mangera plus, a-t-il répondu. On ne va pas s’effondrer juste avant que le vaccin arrive. » « Voilà un sage », ai-je dit. Sa femme a haussé les épaules en souriant.

Soulagement

D’autres personnes croisées à travers les allées semblaient soulagées de la décision du premier ministre. À l’évidence, les forts en gueule antimasques ou plus ou moins complotistes étaient absents ou se taisaient.

Cette virée dans les temples de la consommation, au moment même où pour la première fois de notre vie Noël est mis en quarantaine, m’a plongée dans un drôle d’état. Si le sens de Noël, fête religieuse, n’est plus réservé au Québec qu’aux catholiques croyants, il n’en demeure pas moins que la fête, encore associée à la famille, est mise à mal à cause d’un minuscule microbe mortel.

Peu de gens échappent à cette angoisse. Depuis neuf mois, la COVID-19 a transformé chacun de nous. On est un danger pour l’autre. Ne plus se toucher, s’embrasser, s’approcher en respirant le parfum de l’autre, manger sans pouvoir partager entre proches, ne plus chanter en chœur à Noël, ce retour dans l’enfance, nous traumatise tous.

Et qui a eu la bêtise de prétendre que Noël n’est plus qu’une activité commerciale ? Cette année, Noël ressemblera à une sorte de deuil.