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Monsieur le Président: le fragile moral des troupes

Monsieur le président
Photo courtoisie Monsieur le président
Danielle Pouliot
Sémaphore
152 pages

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Il est grand le sentiment de trahison quand l’entreprise qu’on considérait comme une famille vous chasse. Léa est bien placée pour le savoir. 

Quel est, au sein d’une entreprise, le poste qui permet de côtoyer tout le monde, de passer d’un bureau à l’autre, de fouiner sans que personne prenne garde à vous ? Celui de préposée à l’entretien, comme l’est Léa.

Le perchoir a beau être modeste, il offre une vue imprenable.

À son entrée chez Kaffa, Léa a seulement 19 ans. Mais Émile le Magnifique, comme on surnomme le fondateur de cette réputée fabrique de cafetières de luxe, l’engage sans problème.

Elle se retrouve dans une boîte sympathique, à échelle humaine, avec un patron soucieux de son personnel. Un vrai cocon pour la jeune femme, orpheline qui a grandi auprès d’une tante atteinte d’une légère déficience intellectuelle. 

Léa a soif de normalité et d’appartenance ; de fierté aussi. Chez Kaffa, on retrouve tout cela : une « tribu joviale, colorée et soudée comme les doigts de la main ».

Mais un jour Émile, malade, doit laisser sa place. C’est l’arrivée de Monsieur le Président, celui du titre du roman. Un vrai gestionnaire celui-là, aux mots rassurants, mais aux plans bien nets. Il faut davantage de profits, donc couper le superflu.

Et dans ce superflu trônent au premier chef les employés. Ceux qui seront mis à la porte deviennent vite les Oubliés, ceux qui restent apprennent à se comporter en Survivants. 

Léa ne peut accepter que sa nouvelle famille se désagrège avec autant de désinvolture. Justement, en faisant le ménage, elle trouve les brouillons des plans de rationalisation et décide d’en faire quelque chose.

Ça conduira à son congédiement puis à des retrouvailles, quelques années plus tard, avec le Président. Mais cette fois, c’est lui qui sera à la merci de l’ancienne préposée...

La dureté du monde du travail sert régulièrement de matériau au cinéma et dans les romans. Il y a de quoi, car le thème est riche.

Suspense psychologique

L’originalité du récit de Danielle Pouliot, c’est qu’il nous est livré par une narratrice en marge des jeux de pouvoir et qui n’est pas ciblée en soi par les restrictions budgétaires.

Elle a donc à la fois le pas de recul et le temps pour mieux observer comment se transforme de l’intérieur une entreprise quand s’installe l’obsession de gérer plutôt que de créer, et comment changent des employés jusque-là dévoués à leur travail et qui peu à peu s’en détachent. Leur résistance cédera fatalement le pas au cynisme.

L’auteure qui, nous dit-on, a travaillé dans divers milieux dont le Cirque du Soleil, décortique avec précision à quel point assimiler le travail à la famille est un décor de carton-pâte, qu’un changement à la tête de l’entreprise suffit à faire s’écrouler. 

Il y a là un suspense psychologique qui fait tourner les pages, bien porté par une Léa qui se promène entre candeur et amertume. De quoi faire réfléchir.