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Reductio ad Hitlerum

Reductio ad Hitlerum
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Voilà un moment déjà que je me pose une question devant le climat survolté entourant le débat autour de la loi 21 et toute la notion de la différence québécoise. Au milieu des feux nourris où fusent allègrement des accusations de racisme en tout genre, ainsi que de scandaleux rapprochements entre le Québec et le IIIe Reich, je me demande: mais où est donc passé le point Godwin?

À titre de rappel, la loi de Godwin, énoncée pour la première fois par l’avocat Mike Godwin, en 1990, stipule que «plus une discussion en ligne dure, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1». Cette dernière s’inscrit en outre comme la prolongation de la Reductio ad Hitlerum. Cette formule latine sarcastique a été avancée par le philosophe juif allemand Leo Strauss en 1953 pour décrire le procédé rhétorique consistant à disqualifier un opposant, faute d’arguments valables, en le comparant ou en l’assimilant à Adolf Hitler. 

Il y a quelques années, si on se rappelle bien, le point Godwin était très en vogue sur les réseaux sociaux. Ce dernier se décernait à qui faisait soudainement déraper la conversation en mêlant Hitler ou toutes autres idéologies extrémistes dans le but de faire taire ses contradicteurs. Dès qu’un débat s’envenimait et qu’un énervé balançait une comparaison boiteuse aux nazis, il se trouvait toujours quelqu’un pour lever le carton du point Godwin. 

Je remarque cependant que le temps a progressivement estompé l’habitude, car il est aussi vrai de dire que ce dernier a son revers qui peut le transformer exactement en ce qu’il combat. En effet, si les analogies nazies abusives décochées à la moindre contrariété sont le mouroir du débat honnête et civilisé, la distribution à tort et à travers du point Godwin revient essentiellement au même: faire taire l’opposant et éviter le débat de fond. Ce qui n’est ni plus honnête ni plus acceptable.

Ceci étant dit, si je m’interroge aujourd’hui à savoir où est donc passé le point Godwin, c’est parce que je constate que sa disparition progressive des usages a, au Québec, insidieusement pavé la voie à la normalisation de la nazification de tout groupe ou individu ne partageant pas l’idéologie dominante du multiculturalisme canadien dans la sphère publique. Et encore, si ça ne demeurait que le triste apanage des réseaux sociaux, mais qu’a-t-on appris il y a quelques jours? Que ce sont maintenant des avocats et de hauts dignitaires qui nazifient le Québec et les Québécois pour la seule raison que nous ne voulons pas céder notre laïcité si durement acquise.

Je sais bien que ça n’a techniquement rien de nouveau, qu’on traitait déjà René Lévesque de nazi il y a plus de quarante ans, mais les propensions actuelles que prennent les choses ont de quoi inquiéter, car l’indécence ici semble s’être libérée de ses dernières pudeurs. Et si vraiment le seul fait de demander aux employés de l’État de ne pas arborer de signes religieux ostentatoires durant leurs heures de travail est suffisant pour faire de nous les héritiers directs d’Adolf Hitler, alors permettez-moi de dire qu’on n’a vraiment plus les nazis qu’on avait...!

L’an dernier, à quasiment pareille date, j’étais à Yad Vashem, le musée de l’Holocauste, en Israël. Pour ne rien vous cacher, ce fut une expérience extrêmement difficile et très troublante, car pour qui n’a pas un poids mort à la place du cœur, ça n’a rien d’une partie de plaisir ou d’un simple arrêt touristique. Aujourd’hui, quand j’apprends que des gens – en toge, s’il vous plaît! – nous comparent en pleine Cour suprême aux pires assassins de l’histoire moderne uniquement parce que nous tenons mordicus à notre laïcité, je repense à ce que j’ai vu là-bas et je me dis: vraiment!?

Et on voudrait ensuite nous faire avaler à coups de prêche et d’intimidation que ces gens ont les lumières et les connaissances pour poser un jugement éclairé sur une situation aussi délicate que déterminante? Que ceux qui se couvrent présentement de ridicule en faisant non seulement preuve d’une méconnaissance historique navrante à l’égard des Québécois, mais d’un irrespect exemplaire envers tous ceux qui ont vraiment subi les horreurs des régimes fascistes, ont ce qu’il faut pour faire un procès équitable à la laïcité québécoise?

Pour tout vous dire, c’est moi aujourd’hui qui veux brandir le carton du point Godwin. Pas pour couper court au débat de fond, mais pour rappeler à notre attention collective que nul n’est tenu d’accorder foi et valeur à la parole de ceux qui s’abaissent à de telles lâchetés rhétoriques. Également pour mettre en lumière ce qu’il y a de néanmoins réjouissant avec cette énième frasque indigne à notre endroit: en piochant ainsi dans la Reductio ad Hitlerum, ces gens font malgré eux la preuve qu’ils commencent à dangereusement manquer de munitions...

C’est pourquoi, chers amis, je terminerai en trafiquant quelque peu les mots de mon auteur préféré en vous disant: Québécois, encore un effort si vous voulez demeurer laïques!