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D’enfant de la DPJ à infirmière

Après avoir passé son enfance dans les centres jeunesse, cette Montréalaise prendra soin des autres

Shanice Azor
Photo Clara Loiseau Malgré une enfance dans les centres jeunesse et un parcours semé d’embûches, Shanice Azor s’est accrochée aux études.

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Une jeune femme qui a vécu de nombreux sévices et qui a été trimballée toute son enfance « dans le système » a réussi à s’en sortir en devenant un ange gardien en pleine pandémie.

« J’ai été en centre jeunesse toute ma vie, enfin, jusqu’à mes 18 ans. Après, je déménageais beaucoup, je dormais chez des amis, je louais des chambres, j’ai dormi dans ma voiture, ça ne fonctionnait pas vraiment. Mais j’ai toujours su que si je voulais m’en sortir, ma porte de sortie, c’était mes études. Je me suis toujours accrochée à ça », explique Shanice Azor.

La Montréalaise de 27 ans peut dire mission accomplie : elle intégrera en mai 2021 l’hôpital Sainte-Justine en tant qu’infirmière.

Elle a dû trimer dur pour atteindre son objectif.

Alors qu’elle n’avait que 2 ans, elle a été victime d’attouchements sexuels, de violence physique, verbale et psychologique par sa mère et d’autres membres de sa famille.

  • Écoutez l'entrevue de Sophie Durocher avec Shanice Azor sur QUB radio:

Une vie dans le système

« Je devais avoir 6 ans quand la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) est venue me chercher pour la première fois. Je suis partie de la maison pendant deux semaines, et on m’y a finalement retournée », relate-t-elle. À son retour, la situation ne s’arrange pas. La violence continue, les coups de ceinture reprennent.

La DPJ retourne chercher Shanice quand elle a 8 ans. Elle commence à vivre dans les résidences d’accueil, puis dans des foyers de groupe et, finalement, dans les centres jeunesse, à cause de problèmes de comportement.

Aujourd’hui encore, elle garde en elle les traumatismes de son enfance. Des cicatrices qui mettront du temps à guérir.

« Peut-être que si j’avais eu une mère aimante, ça aurait été différent. On se souvient toujours de ce qu’on a vécu, on n’oublie jamais, on essaie de vivre avec, mais il y aura toujours des traces », explique celle qui dit encore travailler sur elle-même pour aller mieux.

Après sa sortie des centres jeunesse, à 18 ans, elle passe plus d’une année sans domicile fixe.

« J’ai tellement changé de place que je ne pourrais même pas compter. J’ai dû arrêter mes études pendant plus d’un an parce que quand ça ne va pas dans plusieurs sphères de ta vie, c’est impossible de se concentrer sur tes études », décrit la jeune femme.

Stabilité tant espérée

Shanice trouve la stabilité dont elle avait besoin pour continuer ses études en arrivant à l’auberge du Cœur La Maison Tangente, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, qui vient en aide aux jeunes âgés de 18 à 25 ans.

« Ils ont été là pour moi, dans un moment de ma vie où j’en avais le plus besoin. C’est vraiment devenu ma famille. C’est grâce à eux que j’ai fini mon secondaire, que je suis allée au cégep, que j’ai un logement à moi aujourd’hui », confie-t-elle.

En janvier prochain, la jeune femme entamera sa dernière session en technique de soins infirmiers au Cégep André-Laurendeau.

Une fois son diplôme en poche, elle commencera à travailler à l’hôpital Sainte-Justine, et compte déjà passer au mois de septembre l’examen de l’Ordre des Infirmières, puis faire des études pour devenir super-infirmière. 

Abandonnée à la sortie du « système »  

Une jeune Montréalaise qui a passé son enfance dans les centres jeunesse du Québec déplore le manque de ressources et d’accompagnement à la sortie de ces milieux de vie.

« Quand tu sors des centres jeunesse, tu es laissée à toi-même, t’as l’impression d’être abandonnée. Tu n’as pas de ressources, tu es toute seule et c’est difficile de se trouver un logement, de trouver de la sécurité », déplore Shanice Azor.

Rentrée à l’âge de 8 ans dans le système (voir texte ci-haut), la Montréalaise aujourd’hui âgée de 27 ans y est restée jusqu’à sa majorité.

Mais une fois ses 18 ans passés, elle s’est retrouvée dehors, seule.

« Je savais que je n’étais pas prête mentalement à partir, je n’étais pas prête à voler de mes propres ailes. J’aurais tout fait pour rester [dans le système]. C’est sûr que si j’avais eu un endroit en sortant, ça m’aurait peut-être évité toutes les péripéties que j’ai vécues », pense la future infirmière.

Pas un cas unique

Et la situation de Shanice n’est pas unique, selon Martin Goyette, chercheur responsable de l’Étude sur le devenir des jeunes placés au Québec, et professeur titulaire à l’École nationale d’administration publique (ÉNAP).

Les résultats montrent que 20 % des jeunes qui sortent du système de la protection de la jeunesse connaîtront au moins un épisode d’itinérance et plus de 30 % vivront de l’instabilité résidentielle.

« Il faut qu’il y ait une responsabilisation de l’État au suivi de ces jeunes pour qu’ils ne tombent pas entre les mailles du filet de protection lors de leur transition vers la vie adulte », soutient M. Goyette.

Des hébergements jeunesse

Si le système ne vient pas en aide à ces jeunes pour les épauler après leur sortie, des organismes ont à cœur de leur donner un nouveau départ.

C’est notamment le cas de la Maison Tangente, qui a accueilli Shanice à 19 ans. Cet organisme d’Hochelaga-Maisonneuve permet à des jeunes risquant de tomber dans l’itinérance ou qui veulent se sortir de la rue d’avoir un toit, des repas et des outils pour s’organiser à vivre seul.

« La jeunesse c’est notre avenir, et si on n’en prend pas soin, on se prépare un avenir qui ne sera pas très rose », illustre Johanne Cooper, directrice générale de la Maison Tangente.