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Regards d'auteurs sur 2020

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2020 aura été une année hors de l’ordinaire. Pour des auteurs, une situation aussi catastrophique peut inspirer comme elle peut paralyser. Certains ont dû adapter leurs textes, d’autres ont vu la réalité rattraper la fiction. S’ils travaillent à nous divertir, ils sont aussi les témoins de notre temps. Bilan de l’année avec quatre auteurs aux univers différents.

Bernard Dansereau 

Photo Agence QMI, Toma Iczkovits

Bernard Dansereau ne pensait pas se retrouver à ce point au cœur de l’actualité lorsqu’il a écrit Épidémie avec Annie Piérard et Étienne Piérard-Dansereau. Diffusée en début d’année à TVA, la série suit une infectiologue (Julie Le Breton), directrice d’un laboratoire d’urgence sanitaire, alors qu’un virus mortel se répand dans la population.  

Quel bilan faites-vous de 2020 ?

Je me sens un peu comme quelqu’un qui aurait été impliqué dans un carambolage monstre et qui s’en tire avec seulement quelques égratignures. Tout le monde n’a pas eu cette chance. Professionnellement, je devais écrire la deuxième saison d’Épidémie avec Annie et Étienne. La pandémie nous a obligés à changer nos plans et le projet est sur la glace. 

<em>Épidémie 2</em>
Photo courtoisie, Yan Turcotte
Épidémie 2

La série a-t-elle eu l’impact souhaité ? 

La pandémie a modifié complètement le rapport entre les spectateurs et la série. Ne serait-ce que la question du jargon technique. Quand nos personnages parlaient de masques N-95, de tests PCR, du MERS-CoV, c’était beaucoup plus accessible parce les gens en avaient déjà entendu parler. Certains de nos conseillers scientifiques nous ont dit que la série a aussi préparé le terrain pour la santé publique sur des questions comme l’importance du lavage de mains ou l’isolement. 

<em>Épidémie 1</em>
Photo courtoisie, Yan Turcotte
Épidémie 1

Dans tout cela, avez-vous eu un moment de vertige ?

Il y a eu de nombreux moments où la synchronicité entre ce qui se passait dans la série et ce qui se passait dans la vie était surréaliste : Julie Le Breton qui termine un épisode en disant « Un nouveau coronavirus mortel ?! » alors que Sophie Thibault ouvre son bulletin 10 secondes plus tard en annonçant « Un nouveau coronavirus mortel se répand... », le trafic des masques N-95 dans la série au moment même où les journaux faisaient leurs manchettes de leur mystérieuse disparition dans les hôpitaux, le racisme lié au coronavirus envers la communauté chinoise alors que dans la série, c’était les Inuits qui étaient ostracisés. 

<em>Épidémie 3</em>
Photo courtoisie, Yan Turcotte
Épidémie 3

Y a-t-il un thème ou une valeur qui ressort de la dernière année et qui pourrait vous influencer ?

Il me semble qu’on vit une période où on est encore plus allergique à l’eau de rose que d’habitude. Ça va bien aller, dit le slogan. Vraiment ? Allez dire ça à la personne qui meurt seule, sans ses proches. Il y a un équilibre à trouver entre décrire la vie comme elle est, cruelle parfois, mais en même temps offrir l’évasion qu’on recherche quand on ouvre la télé. 

Sylvie Lussier 

Photo courtoisie

Sylvie Lussier écrit 5e rang avec Pierre Poirier. Leur nouvelle saison devait reprendre quand tout s’est arrêté. Leur équipe a été la première à retourner sur le terrain en juin quand la Santé publique a permis, avec plusieurs recommandations, le démarrage des tournages.  

Quel bilan faites-vous de 2020 ?

Un bilan d’humilité. On est vraiment impuissant face à ce virus. Et il me prive de ce qui m’est primordial, le contact avec ceux que j’aime. C’était totalement imprévisible. Oui, on apprend à se défendre, il y aura des vaccins, mais quand même, on en mange toute une. 

<em>5e rang</em>
Photo courtoisie, Radio-Canada
5e rang

La situation est-elle inspirante ou, au contraire, paralysante ? 

Pour moi, la première vague a été totalement paralysante. L’inconnu, la peur. J’étais parano, hypocondriaque, dysfonctionnelle. On a été plus de deux mois sans pouvoir écrire. Les tournages ont été annulés. La motivation était à zéro. La culpabilité au max. On aurait dû profiter de cette période pour prendre de l’avance. On a au contraire pris du retard. Je me trouvais vraiment poche, mais je n’y arrivais pas. 

Quel impact cette situation a eu sur votre travail ? 

<em>5e rang</em>
Photo courtoisie, Radio-Canada
5e rang

Nous avons revisité les textes écrits avant le début de la pandémie. Bien sûr certaines scènes d’intimité ont sauté, mais nous n’avons sacrifié aucune intrigue. L’inspiration est revenue ! L’équipe de production fait un travail titanesque, je ne le soulignerai jamais assez. C’est le département des miracles. Et si le premier épisode tourné post-pandémie était un peu moins fluide que d’habitude, il faut vraiment faire exprès pour sentir les mesures sanitaires dans les suivants.  

Michel D’Astous 

Photo Agence QMI, Joël Lemay

En écrivant la série Mon fils, Michel d’Astous et Anne Boyer ont mis la lumière sur la question de la santé mentale jusqu’alors trop souvent négligée par notre système. Mais la pandémie nous a tous un peu fragilisés et malheureusement, de tristes événements ont vu le jour forçant le gouvernement à injecter des fonds et à ne plus fermer les yeux. 

Quel bilan faites-vous de 2020 ?

Pour le producteur que je suis, ç’a été compliqué. Beaucoup de contraintes, des reports de plateau, d’équipes. Pour l’auteur, ç’a été bénéfique en occasionnant un retour sur soi. J’habite à la campagne et de pouvoir marcher, réfléchir aux projets sans le tumulte de la performance, c’est un privilège. 

Croyez-vous avec Mon fils avoir contribué à faire avancer les mentalités au sujet de la santé mentale ?

Antoine L’Écuyer dans la série <em>Mon fils</em>.
Photo courtoisie, Eric Myre
Antoine L’Écuyer dans la série Mon fils.

Je le souhaite. Les gens du milieu nous ont dit qu’ils étaient contents que l’on montre les difficultés auxquelles ils font face. Le manque de ressources notamment. La santé mentale a toujours été le parent pauvre de la santé. Si la série a permis de démystifier, d’être alerte et solidaire envers nos proches qui vont moins bien, je suis content. L’enjeu de la santé mentale est maintenant à l’agenda.

Luc Senay incarne le bienveillant psychiatre Jean-Christophe Landry dans la série <em>Mon fils</em>.
Photo courtoisie, Club Illico
Luc Senay incarne le bienveillant psychiatre Jean-Christophe Landry dans la série Mon fils.

La dernière saison de L’Heure Bleue a dû être reportée. En avez-vous changé l’issue ?

Tout était écrit, nous devions tourner en avril. Nous avions déjà décidé que nos personnages feraient des bilans de vie. Ce sera une reprise en main. Une fin positive à l’image des questionnements que beaucoup de monde a eus cette année.

Y a-t-il des valeurs qui risquent de teinter votre écriture ?

Des valeurs de famille, l’intimité du couple, qui ont pris plus d’importance dans nos vies. Certains l’ont vécu comme une contrainte au lieu d’une occasion. Quand on est distrait par toutes nos activités, c’est parfois une fuite. 

Luc Dionne  

Photo Agence QMI, Sébastien St-Jean

L’immense succès de District 31 n’a pas dérougi bien que la pandémie ait laissé au printemps des intrigues en suspens. Au quotidien, les règles sanitaires sont mises de l’avant et rien n’y paraît. 

La pandémie vous influence-t-elle ?

Ça n’existe pas dans ma série parce qu’on a assez de la vivre. Moi, j’essaie de divertir. L’univers de District 31 relève du vol, du meurtre. La seule chose qui peut influencer mon écriture, c’est la distanciation. Mais il y a toute une équipe qui y veille sur le plateau. Sinon, oui, ça m’affecte comme créateur, car je suis humain, mais ça ne doit pas se sentir dans mon travail. La série n’a pas à souffrir de ce que je pourrais vivre.

<em>District 31</em>
Photo courtoisie, Karl Jessy
District 31

Vous disiez vouloir aborder davantage la réalité des policiers cette saison. La situation actuelle vous empêche-t-elle de mener certaines intrigues ?

S’il y a quelque chose que la COVID a changé, c’est ça. À cause de la distanciation, on ne peut pas procéder à des arrestations, passer des menottes, j’ai dû reporter le projet. Avec le GTI, ça fonctionne par exemple, car ils sont déjà masqués.

District 31 est souvent proche de l’actualité. Y a-t-il des événements de la dernière année qui vous ont inspiré ?

<em>District 31</em>
Photo courtoisie, Yan Turcotte
District 31

Beaucoup de gens m’écrivent pour me dire que c’est « leur histoire ». Mais tous les crimes se ressemblent. La fameuse synchronicité n’est pas voulue. Il y a des concours de circonstances. Quand j’écris au sujet des réseaux sociaux ou de la désinformation, c’est parce que c’est la nouvelle réalité à laquelle sont confrontés les enquêteurs. 

Quel bilan faites-vous de 2020 ?

La société ne change pas. On passe notre temps à refaire les erreurs du passé.