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L’année des pénuries

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L’heure des bilans de l’année arrive à grands pas. Le mien se résumera en un seul mot : pandémie. 

Un peu comme tout le monde, j’ai passé la plus grande partie de l’année ou bien confiné, ou bien isolé. 

Le peu de positif que j’y trouve, c’est que j’ai pu profiter de ce temps pour réfléchir à la valeur des choses. 

Comprendre la valeur 

Le sénateur américain Robert Fitzgerald Kennedy a un jour dit que le produit intérieur brut mesurait absolument tout... excepté ce qui compte vraiment. C’est, je pense, ce que beaucoup d’entre nous viennent de réaliser sans le savoir. 

Avec ses restrictions sanitaires, son confinement et ses interdictions de rassemblements, 2020 nous aura peut-être permis d’apprécier la valeur de ce qu’on tenait pour acquis. Ce qui est, selon moi, une leçon profondément économique. 

Si vous suivez un cours d’économie, on vous enseignera que les choses les plus rares valent plus cher. Prenez l’eau, par exemple. Plusieurs n’en reconnaissent pas la valeur parce qu’elle nous est si facilement accessible... Mais il ne s’agirait que d’une grande sécheresse, d’une pénurie, pour qu’on réalise son importance. On serait alors prêts à l’acheter à n’importe quel prix.  

C’est de cette façon que je conçois l’année 2020 : une grande pénurie de toutes les choses que l’on tenait pour acquises. Des pénuries de liberté et de sentiment de sécurité. Nous avons été privés de côtoyer nos amis et notre famille. De leur serrer la main et de les prendre dans nos bras. De pouvoir envoyer nos enfants à l’école sans crainte. Et bientôt de fêter Noël. Espérons que ces banalités auront désormais de la valeur à nos yeux. 

Au-delà de l’argent

Des centaines de milliers de Québécois ont perdu leur emploi depuis mars dernier. Certains l’ont retrouvé et ont eu plus de peur que de mal. Mais cela n’efface pas l’anxiété que les travailleurs ont eu à endurer. 

Certains d’entre nous jouissent de la sécurité d’emploi. Nous en connaissons aujourd’hui la valeur. Beaucoup ont été rescapés par la prestation canadienne d’urgence. Des entrepreneurs ont bénéficié d’aides et de subventions salariales, à grands coups de milliards. Plusieurs réaliseront peut-être l’importance du filet de sécurité sociale en payant leurs impôts. D’autres, espérons-le, hésiteront avant de faire de l’évasion fiscale. 

Nous aurons aussi saisi l’importance des services publics dans notre économie. Les enfants auront été privés d’école et de service de garde : que ferions-nous sans nos enseignants et sans nos éducatrices ? Que ferions-nous sans nos préposés aux bénéficiaires et sans nos infirmières ? Nous comprenons aujourd’hui à quel point nous avons besoin d’eux.

Le coût des inégalités

L’année 2020 nous aura finalement fait prendre conscience que les plus pauvres et les plus vulnérables sont souvent les premiers à payer lors de crises économiques. 

Pendant que le prix des maisons explosait partout en province et que les familles se ruaient sur les chalets au bord de l’eau, des refuges pour sans-abri ont dû réduire leur capacité d’accueil. Les campements urbains sont, dans les centres-villes, désertés, plus visibles – et plus gênants – que jamais. 

Alors voilà : l’évènement de l’année, c’est cette chance que la pandémie nous donne de reconnaître la valeur de tout ce qu’on a. Cette simple reconnaissance recèle, à mon avis, un grand potentiel de bonheur à rabais. 


Jean-Denis Garon est professeur à l’ESG UQAM.