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Enseigner est maintenant un métier à risque

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Richard Martineau s’inquiétait hier du monde dans lequel grandiront nos enfants.

Un monde dans lequel la censure progresse, la liberté recule et la modération est moins entendue. 

Comment ne pas partager son inquiétude ?

Identité

Qui aurait cru, par exemple, que professeur deviendrait un métier à risque ?

Les médias ne voient que la pointe de l’iceberg : le prof suspendu, harcelé... ou décapité. 

On me communique des exemples tous les jours.

Un collègue universitaire expliquait la thèse de Max Weber sur le « désenchantement du monde ».

Un étudiant musulman est venu sèchement lui dire que son enseignement contredisait le Coran.

Un collègue du collégial évoquait la fameuse phrase de Nietzsche : « Dieu est mort ».

Un parent s’est plaint de sa « propagande athée ».

Et ainsi de suite. Vous n’avez pas idée.

Ce climat toxique se répercute dans le débat politique : voyez les outrances dites au sujet de la Loi sur la laïcité.

On se barricade dans les certitudes, on hurle au crime contre l’humanité, on n’en a que pour les « sensibilités ». 

La cause première de cela est l’arrivée en force de la question raciale et de la question religieuse.

En 1936, un politologue américain, Harold Lasswell, publie un ouvrage, devenu célèbre, intitulé Politics : Who Gets What, When, How

Le titre est devenu la définition canonique du jeu politique dans les sociétés démocratiques.

Dans un contexte où il n’y a pas assez de ressources pour donner à chacun tout ce qu’il veut, la politique, disait Lasswell, c’est le combat entre des groupes pour aller se chercher la plus grosse pointe de tarte possible.

Imaginons que deux personnes se disputent sur leurs portions de tarte.

Elles peuvent discuter, négocier, trouver un compromis, comme lorsqu’un syndicat et un employeur s’entendent, ou comme lorsque le gouvernement sonde les autres acteurs sur son prochain budget.

Dès qu’il est question de race ou de religion, le débat n’est plus sur un partage de ressources.

Le débat porte sur qui vous êtes, comment vous vous voyez, comment vous vous sentez, comment vous voulez que les autres vous voient.

Le débat porte sur le Bien et le Mal.

Cela donne ces femmes qui voient comme un viol de devoir enlever un signe religieux. 

Cela donne ces Noirs qui disent : vous ne pouvez pas comprendre la peur ressentie quand un policier nous interpelle.

Certes, il faut en prendre et en laisser dans ces récits.

Je dis simplement que le débat démocratique traditionnel reposait sur le désaccord civilisé et le compromis pragmatique.

Dès qu’il est question de votre identité profonde, le compromis est perçu comme un reniement de soi, comme une trahison.

Celui qui ne pense pas comme vous n’est plus un contradicteur, il est un ennemi. 

Début

C’est ce retour du tribalisme – ma couleur de peau, ma foi, mon sexe – qui explique pourquoi le débat public est devenu virulent et toxique.

Une bourrasque passagère ? Non, ce n’est que le début. 

Les idées ne sont pas comme les modes vestimentaires. Les cycles intellectuels durent des années.

Désolé, mais c’est ainsi.