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La liberté académique des enseignants est en danger

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Madame Stéphanie Desmarais,

Directrice générale, Cégep de Sorel-Tracy

Certains évènements récents, qui se sont déroulés tant à l’international qu’au Canada, sont inquiétants, puisqu’ils portent atteinte, aux yeux de nombreux enseignants, à la liberté académique. 

Qu’il soit question du meurtre de Samuel Paty en France, de la suspension de Verushka Lieutenant-Duval à Ottawa, ou de la censure qui s’effectue à la fois dans nos classes et dans des ouvrages académiques de chez nous, un constat s’impose : l’enseignement d’une pensée libre et autonome est en danger. 

Des doctrines qui s’installent dans nos universités et qui font office de vérités incontestables, des enseignants qui font l’objet de sanctions pour avoir exposé de simples faits, des menaces virulentes et des insultes de la part d’étudiants sur les réseaux sociaux, tel est le terrain miné au milieu duquel doit désormais s’exercer la profession d’enseignant. 

C’est dans ce contexte préoccupant que nous vous faisons part d’une initiative départementale. Il est ici question d’une Déclaration de principes sur la pratique de l’enseignement de la philosophie que vous trouverez à la suite de cette lettre. 

Pourquoi une telle déclaration?

Le 25 novembre dernier, l’ensemble des enseignants du département de philosophie a discuté de liberté académique dans l’enseignement supérieur. Parmi les sujets qui ont fait l’objet de réflexion et de discussions se trouvent ceux de l’utilisation de certains mots controversés, de la possibilité de critiquer certaines idéologies dominantes, de présenter en classe des théories philosophiques subversives et de la place de certaines croyances irrationnelles dans tout discours philosophique.

Durant cette discussion, il nous est apparu clair qu’aucun enseignant ne devrait être sanctionné dans son travail, être vilipendé sur la place publique, ou même voir sa vie menacée, pour avoir prononcé un mot ou exposé une idée dans un cadre académique ou un objectif pédagogique, que ce mot ou cette idée soit utilisé dans le but de désigner un fait ou une situation historique déplorable ou non. 

Tout autant, aucun enseignant ne devrait être insulté pour avoir enseigné ou soumis à l’examen de la raison toute idéologie. Qu’il soit question du capitalisme, du socialisme, du marxisme, du nazisme, du machisme ou du féminisme, aucune idéologie ne devrait être soumise à la loi du silence ni être placée à l’abri de tout jugement critique. De la même manière, aucun enseignant ne devrait se voir réprimandé pour avoir remis en question de manière rationnelle ou critique tout discours religieux ou toute croyance. 

À la fin de notre rencontre, nous avons convenu d’adopter un document qui reconnait la liberté académique comme une condition de possibilités de la pratique enseignante de la philosophie. 

Diversité des idées

En effet, l’enseignement de la philosophie consiste bien souvent à traiter de sujets qui ne font pas l’unanimité morale dans notre société et en ce sens, à proposer aux étudiants des œuvres, des idées ou des idéologies qui sont divergentes afin de susciter la réflexion et d’aiguiser leur esprit critique. Exposer à la pensée de nos étudiants différentes perspectives autour de diverses questions, parfois sensibles il est vrai, et jauger la valeur des arguments qui soutiennent ces perspectives, sont deux caractéristiques essentielles de l’enseignement de la philosophie. 

À notre avis, c’est entre autres en étant mis en présence d’une diversité de points de vue et d’arguments et en les appréciant rationnellement qu’il est possible pour nos étudiants d’apprendre à penser avec justesse, à critiquer et à juger, notamment lorsqu’il est question de problèmes éthiques. Bref, notre travail n’est pas d’inculquer aux étudiants quoi penser, mais de leur enseigner à penser, et ce, à propos de questions parfois controversées et délicates. 

Or, tout comme nous ne faisons pas de la médecine en ne présentant que des corps en santé, nous ne faisons pas de la philosophie en ne présentant que des thèses qui ne sont pas problématiques. 

En ce qui a trait aux efforts investis afin de comprendre les diverses facettes d’une question en vue de parvenir à une compréhension et une connaissance juste d’un problème, rappelons que la philosophie, comme toute autre discipline qui se veut rationnelle, a des comptes à rendre vis-à-vis cette question de la connaissance. Le rôle qu’est appelé à jouer tout enseignant dans la promotion de la connaissance est fondamental, puisque la pertinence de ce rôle s’enracine dans cette visée consistant à améliorer la compréhension et la connaissance d’un problème donné. 

Or, exposer des faits, retourner une problématique sous divers angles ne peut en aucune façon se subordonner aux revendications subjectives et aux préférences des uns et des autres sans que nous courions un risque grave : celui d’escamoter la richesse et la complexité des enjeux et court-circuiter la possibilité d’une compréhension exhaustive. En un mot, la qualité de la formation en philosophie est sous-jacente aux enjeux entourant la liberté académique.

C’est en ce sens que l’enseignement de la philosophie au collégial doit avoir pour objectif l’émancipation intellectuelle de nos étudiants. Or cette émancipation intellectuelle a le même objectif que celui de la science en général, c’est-à-dire une recherche de vérité universelle. 

Et cette quête de vérité n’est malheureusement pas possible si elle est soumise en bout de piste aux diktats de l’opinion publique : une théorie n’est pas vraie ou fausse selon ce qu’en disent les réseaux sociaux, et ce n’est pas en interdisant certains propos que nous pourrons démontrer qu’ils sont dans l’erreur ou non. 

Encore, ce n’est pas de manière innée que nous saisissons la différence entre une remise en question de certaines idées et une attaque contre notre personne, c’est en apprenant le b.a.-ba d’un esprit avisé. 

En fin de compte, c’est grâce à un entrainement de l’esprit sur une panoplie de problèmes philosophiques qu’est atteignable l’objectif de former des esprits libres et ouverts à la discussion, et c’est à notre avis la finalité même de l’enseignement de la philosophie que d’amener les étudiants à participer de manière constructive au débat public et à l’exercice de la démocratie. Mais selon nous, l’on doit discerner dans cette participation ce qui relève du respect et de l’empathie pour chacun des membres de la société, et d’autre part, ce qui relève de la tolérance eu égard à la liberté de tous d’exprimer certaines idées ou de les remettre en question, c’est-à-dire sans craindre des représailles ou des sanctions. 

C’est en somme parce qu’il est dans l’intérêt du développement intellectuel des étudiants qu’ils soient placés devant cette diversité de points de vue à travers leur formation philosophique et parce que cela est essentiel à l’essor et au partage du savoir au sein d’une démocratie qu’il nous faut réaffirmer en ces temps troubles l’importance de la liberté académique.

Tolérance et respect envers les enseignants

Finalement, nous ne cherchons pas à ce que notre liberté académique soit sans limites, mais à ce qu’aucune idée préconçue de la bien-pensance ne nous impose les siennes. Nous sommes empathiques à la souffrance de nos concitoyens et nous nous engageons à respecter les normes en matière de liberté d’expression. En revanche, nous revendiquons une tolérance à notre égard vis-à-vis notre recherche de la vérité et notre compréhension de ce qui constitue le bien commun. C’est pourquoi il nous parait important de témoigner de notre solidarité à la Déclaration de principes jointe à cette lettre. Nous espérons par ailleurs que cette Déclaration de principes obtiendra votre appui. Nous estimons qu’il en va de la liberté académique, voire de l’avenir de l’enseignement de la philosophie au collégial. Il va de soi que chaque situation conflictuelle qui pourrait survenir dans le futur constitue un cas à part entière et qu’une analyse contextuelle particulière devra être faite en conséquence. 

Cependant, il nous apparaît également capital qu’une institution comme le Cégep, chargée d’incarner les valeurs qui nous ont été transmises depuis le siècle des Lumières, se fasse garante de cette liberté par laquelle il est possible de penser.

Salutations, 

Jean-Sébastien Bélanger, enseignant
Olivier St-Amand, enseignant
Cédrick Leduc, enseignant
Hugo Iannuzzi, enseignant

Déclaration de principes

À titre d’enseignants en philosophie, nous considérons : 

  • Que la liberté académique est une condition de possibilités de la pratique enseignante de la philosophie ;
  • Qu’il ne doit pas être interdit de prononcer un mot désignant un fait ou une situation historique, déplorable ou non, si celui-ci est prononcé dans un objectif pédagogique ; 
  • Qu’aucune idéologie ne devrait se soustraire à l’examen de la raison, quelle que soit sa place dans l’histoire ; 
  • Qu’aucun discours religieux ou aucune croyance ne doit pouvoir échapper à une remise en question rationnelle et critique ; 
  • Qu’en suivant le chemin de la raison, la philosophie et son enseignement sont parfois amenés à évoluer en des lieux qui sont contraires aux idées qui font dans la rectitude politique ou qui circulent dans l’air du temps ;
  • Que d’empêcher l’expression d’idées est une entrave à l’effort de réflexion de ceux qui cherchent la connaissance en science et en philosophie, notamment en éthique ;
  • Que nous construisons le savoir en rendant certains mots, idées ou idéologies accessibles à un examen rationnel et critique, ce qui demeure le moyen le plus sûr de combattre l’obscurantisme, le dogmatisme, l’oppression et les attitudes discriminatoires. 
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