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Guerre et pandémie: une bonne comparaison?

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J’entends souvent des gens se plaindre de la situation que nous vivons tous et toutes actuellement en lançant: «On est comme dans le temps de la guerre!» se référant non seulement à la menace mortelle de la COVID-19, mais également aux restrictions des droits et libertés individuels imposées par le gouvernement (c’est-à-dire par nous-mêmes, dans notre partie la plus consciencieuse et responsable à moyen et à long terme). Je ne vais pas commettre l’erreur de répondre poliment à ces gens qu’en dépit de leurs doléances justifiées, ils se fourrent le doigt dans l’œil jusqu’au coude avec cette comparaison, bien que je n’aie moi-même vécu aucune guerre. En revanche, je vais laisser la parole à deux personnes qui ont été des victimes de deux guerres très différentes et que j’avais interviewées à l’émission Avocats à la barre sur les ondes de QUB radio, dans le cadre des commémorations du jour du Souvenir.

LA SECONDE GUERRE MONDIALE ET ALBERT REISS

Dans mon entrevue avec Albert Reiss, dont l’histoire en tant qu’enfant juif caché ayant échappé aux cruautés de la Shoah (Holocauste) est bouleversante, j’ai d’abord posé la question suivante:

«Quand vous entendez aujourd’hui les gens qui se plaignent à cause de la pandémie, qu’est-ce que vous en pensez?

– Ce que j’en pense... je vais vous dire honnêtement, et objectivement, je pense qu’ils ont raison! [...]»

Car oui, c’est sérieux, c’est difficile pour tout le monde, la menace et les décès sont réels, et l’inquiétude, la détresse psychologique aussi.

Mais lorsqu’on arrive à la question de la comparaison avec la guerre, surtout en considération des restrictions sociales, c’est une autre histoire:

«Pour répondre à votre question, la pandémie, c’est très, très grave, c’est vrai. Mais, si je puis dire, croyez-moi: il n’y a aucune comparaison avec la guerre.

– Je pense que je vous crois, oui.

– N’importe quelle guerre!»

Ensuite, voulant relativiser nos conditions de «confinement», je lui ai demandé:

«Vous, votre mère a dû, je crois, rester des années dans une chambre à ne pas sortir?

– 2 ans et demi.

– 2 ans et demi!

– 2 ans et demi! Une fois, elle voulait absolument venir me voir, elle a quitté sa chambre, elle a pris – chez nous, c’était des tramways à l’époque, pas des bus – et il y a eu un contrôle! Elle l’a échappé belle parce qu’une personne qui a été contrôlée a été prise par les Allemands parce que ses papiers n’étaient pas en ordre. Mais elle, elle n’avait pas de papiers; si on l’avait contrôlée, elle était déportée aussi.»

Pour écouter l’entrevue d’Albert Reiss à Avocats à la barre à QUB radio, cliquez sur ce lien:

LE CONFLIT ARMÉ EN COLOMBIE ET ELIZABETH GARCIA

M’entretenant ensuite avec Elizabeth Garcia, directrice d’ASOVICA (Association des victimes du conflit armé colombien au Canada), avocate et défenseuse des droits des minorités en Colombie, qui a dû fuir son pays pour le Canada avec toute sa famille après avoir été kidnappée deux fois et échappé à la mort, j’ai voulu savoir si notre perception des mesures de restriction changerait si on empruntait les lunettes d’une victime de la guerre:

«Je reviens encore une fois sur le fait que beaucoup de gens se disent: «Ç'a pas d’allure de brimer des droits en pandémie». Les gens ont de la difficulté à moins sortir, etc. Est-ce qu’avec votre vision d’une personne qui vient d’un pays qui est en guerre [...], est-ce qu’on prend pour acquis, ici, la paix, notre liberté, etc.?

– [...] Ici, ils nous disent qu’il faut se confiner. Il faut se confiner pour se protéger. Je vous amène à penser simplement que chez nous, en Colombie, par exemple, il n’y a pas la possibilité de se confiner, parce que si on reste confiné, on ne va pas manger. Il faut sortir pour trouver quoi manger, comment on va se nourrir, comment est-ce qu’on va prendre soin des enfants, etc. Et c’est sûr que la pandémie affecte tout le monde, mais c’est pas la même affectation, oui, ça, c’est sûr. Ici, en pandémie, on est dans une situation de privilège. Au moins, on peut choisir de rester chez nous. Donc, la liberté, c’est vraiment subjectif, et ici, finalement, on a le choix; chez nous, il n’y a pas la possibilité d’avoir un choix de vie, c’est ça le problème.

[...] Depuis le mois de janvier, on a vécu 70 massacres, 70 tueries. C’est difficile de penser à la paix, c’est difficile de penser à la pandémie, parce que notre pandémie, ça continue à être la guerre.»

– C’est frappant. Ça remet nos priorités à la bonne place d’entendre ça.»

Pour écouter l’entrevue que j’ai faite avec Elizabeth Garcia à l’émission Avocats à la barre à QUB radio, cliquez sur ce lien: