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Quand le jugement (des « élites ») fout le camp...

Quand le jugement (des « élites ») fout le camp...

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Le sociologue et intellectuel québécois Jacques Grand-Maison (1932-2016) a publié en 1999 un volume intitulé « Quand le jugement fout le camp. Essai sur la déculturation ».  

Je pense à ce titre à chaque fois que j’entends des personnes en position d’autorité – « décideurs » et autres « gestionnaires » – réagir en mode panique et sans prendre le temps de réfléchir aussitôt que quelques agités du bocal s’excitent sur les réseaux (anti)sociaux et « critiquent » tel ou tel discours, action ou événement au nom d’on ne sait quelle « justice » autoproclamée. 

Le cas le plus récent est bien sûr cette décision stupide de la part de la directrice de l’ALQ de faire disparaître du site de leur organisation la liste des livres recommandés – à leur demande! – par le premier ministre du Québec. 

Heureusement, le bon sens a prévalu et les réactions indignées ont été telles que l’ALQ a fait machine arrière. Le tout, bien sûr, accompagné des inévitables « excuses » devenues rituelles, comme s’il ne s’agissait que d’une simple « erreur » sans conséquence. 

Dans la plupart des cas de ce genre, les commentateurs se focalisent sur le fait qu’une minorité d’activistes veulent imposer leurs « lois » et dénoncent ces tentatives de censure, de chantage ou d’intimidation. 

Pour ma part, je ne suis pas surpris que des groupuscules de moralistes s’agitent comme ils ont bien le droit de le faire dans une société ouverte et démocratique. 

Par contre, ce qui me trouble dans ces événements devenus trop fréquents est le fait que les personnes qui occupent des postes importants de « gestionnaire » et prennent ces décisions, ne semblent plus avoir le jugement et les arguments nécessaires pour refuser d’acquiescer à des demandes frivoles, minoritaires et liberticides en rappelant des principes de base qui devraient aller de soi dans les secteurs (essentiellement culturels) concernés. 

Résister aux pressions sociales

Et il me semble un peu trop facile de se contenter des « excuses » que ces personnes s’empressent de publier, probablement sous les conseils « avisés » d’« experts » en « communication de crise ». Car de telles excuses ne viennent en fait que confirmer, en le redoublant, le manque total de jugement de ces personnes. 

On devrait plutôt considérer ces « excuses » comme une preuve évidente de leur incapacité à occuper un poste qui exige des qualités morales fortes pour incarner les valeurs des institutions qu’elles sont censées défendre, protéger et promouvoir. 

Quand les circonstances l’exigent, elles doivent en effet avoir le courage de résister aux pressions sociales et expliquer pourquoi elles ne peuvent accepter de céder aux diverses formes de chantage ou d’intimidation qui visent à limiter, sous une forme ou sous une autre, la liberté d’expression (littéraire, artistique, cinématographique, scientifique même). 

On peut faire l’hypothèse que ce manque de jugement est lié à l’absence chez ces personnes de principes bien ancrés dans les valeurs des institutions culturelles qu’elles sont censées représenter, à défaut d’incarner. 

Voulant gravir les échelons de l’organisation elles sont comme des girouettes qui suivent le vent et absorbent comme des éponges les nouveaux buzz words et pseudo-concepts qui se succèdent rapidement; pas toujours par cynisme et arrivisme, mais parfois par ignorance et inculture. 

Car pour s’en tenir à ses principes et les défendre face aux critiques, il faut avoir des raisons fortes et cela exige, en plus, un certain courage. Or, il semble de plus en plus fréquent que les « gestionnaires » de nos institutions culturelles (l’édition, l’université, le théâtre, les musées, cinéma) font de la « gestion » une priorité absolue sans se poser trop de questions sur la nature et la finalité des « objets » qu’elles « gèrent ». 

Bien entourés de « conseillers en communication » elles ne veulent que sauver la face pour éviter une possible baisse de leur « clientèle ». Pour éviter toute critique, elles agissent vite, sans se demander qui critique, sur quelle base et si cela remet en cause la finalité légitime de leur organisation. 

Des gestionnaires « peureux » ?

Vu sous cet angle, on peut relier des événements aussi différents par leur contenu que ceux survenus aux universités de Concordia et d’Ottawa touchant l’exercice de la liberté universitaire, la décision de Radio-Canada concernant un épisode de La Petite vie, celle de l’Association des libraires du Québec et, si l’on remonte plus loin dans le temps, l’annulation de pièces de théâtre. Dans tous les cas, c’est une mentalité de « gestionnaire » (peureux?) qui a présidé à ces décisions aussitôt rétractées et aucune de ces personnes ne semble vraiment avoir réfléchi avant de fléchir. 

Seul compte l’obsession d’éviter de faire des vagues, car il est bien connu en gestion et en finance que « le marché » n’aime pas les controverses. 

En somme, on devrait peut-être cesser de fixer les yeux sur les groupuscules (« combien de divisions? » aurait demander Staline...) et observer davantage les « gestionnaires » en place qui cèdent trop facilement aux pressions de « la rue ». 

De tels gestes de panique constituent de bons indices de l’incapacité de ces personnes à défendre les principes auxquels elles sont censées tenir sans devoir s’en excuser à la vue du premier écrit apparu sur twitter ou autre réseau soi-disant « social ». On devrait d’ailleurs les « remercier » pour s’être ainsi « excusés ». 

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