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Lucky Luke et Le Chat : des bandes dessinées qui font rire et réfléchir

WE 1212 BD
Photo courtoisie UN COW-BOY DANS LE COTON
Jul, Achdé
Éditions Lucky Comics

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L’année qui s’achève aura été éprouvante à plusieurs égards. En mal de réconfort, plusieurs se tournent vers des valeurs sûres. Mais ne vous y méprenez pas : malgré les éclats de rire rédempteurs que vous arracheront la lecture des nouveaux Lucky Luke et Le Chat, vous êtes quittes pour amorcer 2021 en mode réflexif. 

Bien plus qu’un nouveau Lucky Luke, c’est un grand Lucky Luke que nous offrent les deux érudits d’Histoire Achdé et Jul en guise de leur troisième collaboration. Incisif, audacieux et copieux, l’album nous donne à voir un héros en perte de repères, son flegme légendaire se fissurant pour la toute première fois. Héritant d’une plantation de coton en Louisiane, le justicier délaisse l’ouest pour le sud. Les Dalton, qui confondent des membres du Ku Klux Klan pour des aborigènes, voleront à son secours afin de tenter de lui dérober son héritage. Les esclaves, à qui Lucky Luke offre la plantation et leur liberté, se braquent contre lui.

Le véritable héros de l’aventure est sans contredit Bass Reeves, Marshall afro-américain ayant véritablement existé. « L’absence des noirs américains était presque choquante, au regard de la place qu’ils occupent dans l’histoire du pays, d’autant que la période où se déroulent les aventures de Lucky Luke, vers la fin de la guerre de Sécession, met la thématique de l’esclavage et de la justice raciale au centre du basculement historique des États-Unis. Cela nous a paru tout naturel de mettre en scène enfin cette communauté », explique Jul, le scénariste. 

« C’est une coïncidence que l’album soit paru au moment où le mouvement Black Lives Matter connaissait un écho planétaire ! Pendant quatre ans, nous avons travaillé sur ce scénario, et les morts tragiques sur fond de violence raciste sont venues presque justifier ce besoin que nous avions de mettre en avant cette thématique dans une série à la fois patrimoniale et familiale : c’était presque nécessaire, et on n’en avait pas pleinement conscience ! Ce contexte fait résonner de manière encore plus profonde cet album, et nous sommes conscients de cette responsabilité. »

Au dessin, Achdé se surpasse, tant dans la générosité du trait que dans la solidité de sa recherche graphique. « Nous ne versons pas dans le manichéisme, car rien n’est simple, tant de la perspective des héros que celle des victimes. J’ai voulu éviter la représentation maladroite des Afro-Américains qu’on a vus par le passé. Ils ne sont pas plus typés que les blancs, après tout ! En fait, aucun personnage n’échappe à la caricature », disserte l’illustrateur émérite. « Je suis fier de voir les jeunes lecteurs plongés dans cette lecture avec sérieux, qu’ils puissent découvrir une autre Amérique, loin des clichés hollywoodiens qui ont fixé le genre. »

Un Cow-Boy dans le coton prouve avec éloquence qu’une reprise d’un grand classique franco-belge, généralement animée de visées mercantiles, peut être portée par une véritable pulsion artistique tout en s’incarnant dans son actualité. Morris et Goscinny n’auraient pas fait mieux. 

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Le moins qu’on puisse dire, c’est que la livraison du 23e opus du Chat fut prématurée. Né de la plume de Philippe Geluck dans les pages du quotidien belge Le Soir en 1983, le philosophe anthropomorphique en tête des palmarès de ventes est venu au secours de son créateur, dont le calendrier s’est déchargé d’un seul trait au printemps dernier, pandémie oblige. L’exposition nomade de 20 bronzes et son catalogue de 160 pages étant temporairement remballés, Geluck n’a pas eu à chercher bien longtemps un plan B. « Du coup, j’ai contacté mon éditeur pour lui proposer de devancer de deux ans la parution du prochain album », raconte le sympathique artiste, entre deux rasades d’eau à même sa tasse offerte par sa fille où on peut y lire Je suis un putain de génie. « Il était hors de question pour moi de confiner nos zygomatiques. Le rire est, plus que jamais, une fonction vitale. » 

En à peine trois mois, il boucle son meilleur album en carrière. « Faut savoir que j’ai beaucoup de matériel en banque. Vous n’en avez pas fini avec moi, même longtemps après mon trépas », rigole l’artiste qui s’amuse de tout. Bien que l’humoriste réussisse à dépeindre avec une acuité rare nos nombreux travers et contradictions, il le fait toujours avec bienveillance. Non pas par peur de censure ou de représailles en cette triste époque où un dessin peut tuer, mais pour ouvrir le dialogue. « Des burkas, j’en ai dessiné au fil des années. Un journaliste français en poste à Kaboul m’a raconté avoir montré des gags du Chat avec burkas à des femmes musulmanes. Loin de s’en offusquer, elles ont ri, parce qu’elles ont compris que j’étais avec elles. » Plus que jamais en ces temps sombres, nous avons besoin des lumières du Chat.