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Des bonis immoraux en pleine pandémie

Éric R. La Flèche
Photo Philippe Orfali Le grand patron de Metro, Eric R. La Flèche et quatre autres hauts dirigeants de Metro se sont récemment partagé un peu moins de 3,5 millions de dollars en primes annuelles. L’entreprise a été beaucoup moins généreuse en ce qui a trait aux « primes COVID » aux simples employés.

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Presque tout le monde convient que les employés en épicerie devraient gagner un meilleur salaire, surtout durant une pandémie. 

Au Canada, leur tarif horaire oscille autour de 15 $ l’heure. Les nouveaux employés reçoivent environ 13 $ l’heure, tandis que les mieux payés gagnent près de 50 000 $ annuellement, soit environ 25 $ l’heure. Ce n’est pas rien, mais il est difficile d’accepter de tels salaires lorsque les cadres empochent des bonis quasiment records.

  • Écoutez l’économiste et professeur titulaire à l’Université Dalhousie Sylvain Charlebois à QUB radio:

Tout récemment, cinq hauts dirigeants de Metro se sont partagé 3,48 millions de dollars en primes annuelles pour l’exercice terminé en septembre dernier une hausse de 3 à 5 % par rapport à l’année précédente.

Le président et chef de la direction Eric R. La Flèche a reçu une grande part de ses primes aux grands patrons de la chaîne de supermarchés, pas moins de 1,43 million de dollars.

Pas de 2e primes COVID

Ces bonis sont peut-être mérités, mais ils sont offerts dans la foulée d’un programme d’indemnisation des salariés qui a pris fin. 

Durant la première vague de la pandémie, au printemps, plusieurs détaillants, incluant Metro, offraient des augmentations aux employés en magasin. Ces programmes ont pris fin abruptement, en juin. 

L’absentéisme étant un problème majeur au printemps, les incitatifs financiers temporaires ont aidé les détaillants à garder leur personnel. 

Comme l’épicerie canadienne moyenne compte environ 80 employés à temps plein et que la masse salariale représente 30 % des coûts d’exploitation, ces programmes poussaient les magasins à opérer à perte. Voilà le nœud du problème.

Malgré les dividendes supplémentaires attribués aux actionnaires, les bonis versés aux cadres créent un malaise. Le montant de ces bonis aurait permis à Metro d’augmenter de 10 % le salaire de 800 employés à temps plein pendant un an. 

Des cartes-cadeaux chez Metro

Incongruité sur toute la ligne. Ces postes sont majoritairement occupés par des femmes, des étudiants ou des personnes âgées, et plusieurs d’entre eux doivent occuper plus d’un emploi.

Pour la deuxième vague, une approche différente convient mieux à la réalité financière des détaillants, qui offrent maintenant des bonis temporaires de confinement. 

Ainsi, le nouveau programme chez Empire/Sobeys/IGA offre un supplément de 10 $ à 100 $ par semaine, selon les heures travaillées. 

Le programme est fonctionnel au Manitoba, dans la région de Peel, en Ontario, et à Toronto. D’autres régions, dont le Québec, ont emboîté le pas cette semaine.

Pour sa part, Metro annonçait un « cadeau de remerciement » aux employés des magasins et centres de distribution sous forme d’une carte-cadeau échangeable dans ses magasins corporatifs. Les employés à temps plein recevaient 300 $ ; ceux à temps partiel travaillant en moyenne 15 heures par semaine recevaient 150 $ et les autres à temps partiel recevaient 75 $.

De meilleurs salaires peut-être ?

La COVID-19 nous a fait comprendre que plusieurs personnes dont les emplois sont trop importants pour être interrompus sont celles qui gagnent le moins d’argent. 

Ces employés méritent pleinement ces primes. 

Toutefois, le moment est mal choisi pour verser presque 3,5 millions de dollars à cinq personnes en bonis, dans un secteur où les prix au détail s’alignent avec la sécurité alimentaire de nombreuses familles. 

Dans d’autres secteurs, ces bonis sont liés aux performances, mais en agroalimentaire, c’est une question morale.

Offrir de meilleurs salaires appelle un modèle d’affaires différent avec une meilleure utilisation des sciences analytiques, une présence accrue de la robotisation et l’automatisation des opérations. Une telle approche nécessitera des connaissances spécialisées et du talent. 

Moins de postes, peut-être, mais des emplois mieux rémunérés. Le virage numérique que le secteur vit présentement aidera aussi.


Le Dr Sylvain Charlebois est économiste et professeur à la Faculté d’agriculture ainsi qu’à la Faculté de gestion de l’Université Dalhousie, en Nouvelle-Écosse.