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Pourquoi pleures-tu?

Homme pensif
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C’était à quelques jours de Noël. Je fais ma longue marche habituelle du samedi. Il le faut. Dans ma ville, après 10 mois d’isolement pandémique, c’est vital pour le corps, le cœur et les neurones.

Ce jour-là, dans mon quartier, c’est gris et frisquet. L’air est lourd. De toute manière, sur les trottoirs, cachés derrière nos masques en évitant de se croiser parce qu’il le faut, plus personne ne se regarde depuis des mois.

Comme si on avait oublié que les yeux sont aussi capables de sourire...

Au détour d’une rue déserte, mes yeux trébuchent sur une fenêtre de rez-de-chaussée. Assis devant son écran d’ordinateur, un homme, peut-être dans la trentaine, pleure seul. Tout seul.

Pourquoi pleure-t-il? Je ne le sais pas. Est-ce un trop-plein de solitude covidienne? Une rupture récente? Une amitié brisée sur les récifs de trop de textos, mais pas assez de vraies conversations de vive voix au téléphone?

Peut-être vient-il de perdre son emploi ou de faire faillite? Ou est-ce plutôt l’éloignement de sa famille, s’il en a une, dont il s’ennuie comme un bambin abandonné?

Est-ce alors la mélancolie de son dernier voyage, trop occupé qu’il était à s’émerveiller de tant de beauté pour remarquer la pluie et l’orage?

Ou vient-il d’apprendre que sa grand-mère est morte, ce midi, dans son CHSLD, avant même que sa mère n’ait pu arriver à temps pour lui tenir la main et lui dire qu’elle est aimée?

Peut-être pense-t-il à l’année perdue? À la peur qui le tenaille depuis des mois, d’attraper cette saloperie de virus et de finir agonisant devant des infirmières en scaphandre?

À moins qu’on ne vienne de lui téléphoner pour lui apprendre l’hospitalisation aux soins intensifs d’une collègue atteinte de la COVID-19, collègue qu’il adore en secret depuis des années.

Ou est-il un proche aidant, tellement épuisé qu’il peine à tenir le coup?

Ou lui a-t-on appris qu’il avait un cancer? Ou que ses tests pour savoir s’il en a un sont annulés par manque de ressources à l’hôpital?

À moins que la simple vue de son ordi, devenu par la force des choses son unique compagnon, ne le précipite une fois de plus dans la détresse émotive?

Cet homme, pleurant seul devant son écran, c’est nous tous.

C’est la proche aidante qui, certains jours, avant de se ressaisir, est au bord de craquer.

C’est l’infirmière qui n’en peut plus.

L’enseignant en burnout.

La docteure obligée de voir ses patients sur un écran.

C’est la vendeuse, le caissier qui, dans un commerce dit essentiel, roule à plein régime malgré le stress de la pandémie.

Bref, c’est l’usure de la crise.

C’est de ne plus pouvoir s’abreuver l’âme à rien d’autre que des «sorties» furtives à l’épicerie ou au centre d’achat.

Cet homme, c’est l’ennui qui étouffe. Celui dont on ne sait plus comment se cacher.

C’est le temps volé sournoisement par la COVID et sans la moindre promesse d’un éventuel remboursement.

Cet homme, c’est 2020. Tout craché. Sans fard ni arc-en-ciel. Ses larmes sont les nôtres, aussi.

La lumière au bout du tunnel, la voit-il? Je le lui souhaite tellement. Je nous le souhaite à toutes et tous. Car elle viendra.

D’ici là, jamais l’expression «prendre son mal en patience» n’aura autant résonné de sa véritable signification.

Prendre son mal en patience durant une pandémie, c’est aussi continuer à respecter les consignes sanitaires connues. Plus que jamais, s’il s’en faut.

Parce que les cas de COVID-19 grimpent. Idem pour les hospitalisations et les décès.

Les irresponsables qui ne le font pas – y compris des voyageurs imprudents et des faiseux de partys clandestins – coûtent des vies.

Donc, un effort, encore, ensemble.

Pour que les larmes, comme celles de l’homme seul devant son écran, à l’instar des nôtres, cessent de couler un jour, bientôt.