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Deux sœurs rencontrent les «anges» de leur maman

Les aidantes ont pris soin de leur mère morte de la COVID-19 dans un CHSLD de Laval au printemps dernier

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Deux sœurs dont la mère est morte de la COVID-19 en CHSLD ont reçu le plus beau des cadeaux de Noël au cours des derniers jours. Elles ont pu rencontrer virtuellement les deux « anges gardiens » qui ont pris soin de leur mère dans les derniers instants de sa vie.

• À lire aussi: Déshydratés et abandonnés, des aînés morts dans l’indignité

Comme des milliers d’autres familles privées de visites auprès de leurs proches âgés, au printemps dernier, Louise Bibeault et sa sœur Hélène n’ont pu tenir la main de leur mère lorsqu’elle a poussé son dernier souffle au CHSLD Villa Val des Arbres, à Laval.

Nathalie Bourque (à gauche) et Nancy Carrière ont prêté main-forte dans les CHSLD au début de la pandémie. Elles ont notamment pris soin de la mère de Louise et Hélène Bibeault, Rita Jourdenais.
Photo Agence QMI, Joêl Lemay
Nathalie Bourque (à gauche) et Nancy Carrière ont prêté main-forte dans les CHSLD au début de la pandémie. Elles ont notamment pris soin de la mère de Louise et Hélène Bibeault, Rita Jourdenais.

Elles n’ont rien su des derniers moments de Rita Jourdenais, leur mère si douce, aux yeux souriants. Dans le documentaire Indignité, diffusé sur Club illico, Hélène Bibeault évoquait même la « rage » qui l’habitait, tellement elle s’est sentie impuissante devant la situation.

Après avoir lu un texte sur le documentaire dans Le Journal, les deux aidantes qui se sont occupées de Mme Jourdenais ont accepté de prendre contact avec les sœurs pour leur raconter les derniers moments de vie de leur mère.

Les deux aidantes se sont entretenues virtuellement avec Hélène et Louise Bibeault en présence de notre journaliste.
Captures d'écran
Les deux aidantes se sont entretenues virtuellement avec Hélène et Louise Bibeault en présence de notre journaliste.

« C’est un beau cadeau de Noël ! », s’est exclamée Hélène Bibeault pendant la rencontre avec les deux anges gardiens.

« Parce qu’encore là, on aurait passé Noël dans le doute. [...] On se demandait : notre maman, elle, était comment ? Est-ce qu’on avait pris soin d’elle ? »

Impliquées avec « Je contribue »

Maintenant, elles le savent, grâce à Nathalie Bourque et Nancy Carrière, qui sont habituellement auxiliaires aux services de santé et sociaux à Laval.

Les deux femmes s’étaient portées volontaires en avril dernier par l’intermédiaire du programme « Je contribue » pour aller apporter leur aide dans les CHSLD, déterminées à faire leur part dans cette crise sans précédent.

Aînés décimés

À ce moment-là, la pandémie était en train de provoquer une véritable hécatombe dans les foyers pour aînés du Québec.

Le CHSLD Villa Val des Arbres était particulièrement touché. Le personnel y manquait cruellement, au point où l’armée a dû intervenir, comme dans d’autres CHSLD, en plus des volontaires du programme « Je contribue », mis sur pied par Québec.

Les quatre femmes ont pu se rencontrer virtuellement à la mi-décembre au cours d’un échange chargé d’émotions.

Dans une scène de notre documentaire Indignité, on peut voir Hélène et Louise Bibeault se recueillir devant la tombe de leur maman.
Capture d'écran
Dans une scène de notre documentaire Indignité, on peut voir Hélène et Louise Bibeault se recueillir devant la tombe de leur maman.

« J’ai senti comme le besoin d’essayer de vous donner un petit peu de ce qui vous manquait [...] parce que je ressentais votre peine et votre tristesse. Et j’ai imaginé votre culpabilité... », a souligné Nathalie Bourque, la voix étranglée par l’émotion, en s’adressant aux sœurs Bibeault.

Après s’être ressaisie, elle a ajouté : « Elle n’est pas partie amaigrie, toute sale ; ça, c’est la garantie que je peux vous donner. »

À titre d’auxiliaires familiales, Nancy Carrière et Nathalie Bourque connaissent bien les gestes qu’il faut poser pour s’occuper des personnes âgées. C’est ainsi qu’elles ont su redonner un peu de dignité à la mère des sœurs Bibeault aux moments ultimes de sa vie.

Abandonnée dans sa chambre

La première fois que les aidantes volontaires ont vu la dame de 93 ans, qui souffrait d’un déclin de ses facultés mentales, celle-ci n’avait pas été changée, abandonnée dans sa chambre par le personnel débordé. Les deux femmes lui ont aussitôt prodigué des soins d’hygiène.

« Elle me flattait les cheveux, raconte Nancy Carrière, elle me donnait des bisous sur la tête, elle me flattait les bras. C’était comme si, intensément, elle nous [disait] merci de prendre soin de moi. On pouvait ressentir qu’elle était contente que l’on soit là, comme si on était les sauveuses de la journée pour elle. »

Visage illuminé

« Elle ne nous a pas parlé vraiment, ajoute Nancy Carrière, mais juste dans son visage, elle était illuminée [...] Elle était vraiment contente. »

Louise Bibeault est convaincue que sa mère a pu ainsi retrouver son humanité.

Hélène Bibeault, qui a perdu sa mère Rita, peinait à retenir ses larmes pendant la rencontre virtuelle.
Capture d'écran
Hélène Bibeault, qui a perdu sa mère Rita, peinait à retenir ses larmes pendant la rencontre virtuelle.

« On se demande tout le temps, quand notre parent est en perte cognitive, s’il a des moments de lucidité. Je pense que si elle vous a flattée, c’est parce que vous l’avez mise propre – maman, c’était Mme Blancheville au cube. Il y a un peu de Rita qui est revenu. »

Les deux volontaires ne cachent pas que, malgré le contexte difficile, elles ont été touchées par Mme Jourdenais.

« Elle avait quand même un petit visage – et je vais y aller avec mon langage – tout cute et des petites manières toutes [délicates] », raconte Nathalie Bourque.

Cette description a visiblement mis un peu de baume sur le cœur des deux sœurs Bibeault, qui affichaient un sourire aux lèvres.

Décédée en trois jours

Mais, sur une note plus triste, les deux volontaires étaient là aussi quelques heures après que Mme Jourdenais fut décédée de la COVID-19, qui l’a emportée en seulement trois jours.

« Honnêtement, elle est partie seule [...] On est entrées dans sa chambre et elle était partie », a répondu Mme Bourque aux questions des deux sœurs sur les derniers instants de leur mère.

« Ça, je n’aime pas ça. Mais c’est correct. Maintenant, je le sais », a réagi Hélène Bibeault, attristée.

Les témoignages des deux aidantes devraient donc permettre aux sœurs Bibeault de faire leur deuil de façon plus sereine.

Contrairement à plusieurs familles, dont les proches sont morts seuls de la COVID-19, elles savent dorénavant ce qui s’est passé entre les murs du CHSLD où cela s’est produit.

« Combien de [familles] n’ont pas eu cette chance-là », souligne d’ailleurs Hélène Bibeault. La colère peut maintenant faire place à la peine d’avoir perdu un être cher.

« Désenragée »

« Moi, ça m’a “désenragée” de savoir ça, enchaîne-t-elle. Maintenant, je peux passer à autre chose et vivre le deuil de ma mère sainement, pas toujours avec l’arrière-pensée qu’elle a été abandonnée. »

Louise Bibeault n’avait que de bons mots pour les deux anges gardiens qui ont pris soin de leur mère.

« Alors, je vous remercie énormément. »

Pour Hélène, le soulagement est immense.

« C’est comme m’arracher un bras, parce que je ne savais pas ce qui se passait. Là, je me sens mieux, mon bras est recollé [...] Je pense que je vais prendre du champagne ce soir, ça va me changer les idées ! » 

Décédée seule de la COVID-19 à 93 ans  

Capture d'écran
  • Rita Jourdenais     
  • Morte le 22 avril dernier, au CHSLD Villa Val des Arbres, à Laval     
  • L’un des CHSLD les plus durement touchés par la pandémie au Québec     
  • 40 % des résidents sont décédés au printemps     
  • Un des premiers CHSLD où l’armée a été déployée           

Ce qu'ils ont dit     

« On n’a pas pu passer le temps qu’on aurait voulu avec chacun [des résidents], mais à chaque personne qu’on visitait – j’en fais le serment –, on donnait tout ce qu’on avait. » 

– Nathalie Bourque

« Quand on est arrivées [au CHSLD Villa Val des Arbres], c’était un choc. Des résidents avaient de la misère à parler tellement leurs lèvres étaient collées, déshydratées. » 

– Nathalie Bourque

« Dans ses derniers jours [Mme Jourdenais] était propre, au sec, bien positionnée. » 

– Nathalie Bourque

« Moi, ce qui m’a fait le plus de peine, c’est de ne pas avoir été capable de la réconforter [ma mère]. » 

– Louise Bibeault

« C’est une femme fière. Ça m’insultait de savoir que je n’ai pas pu aller la laver [et] m’en occuper. » 

– Hélène Bibeault

« C’est un baume sur notre peine de savoir que maman a repris de sa dignité avant de mourir. » 

– Louise Bibeault