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Indépendantisme et nationalisme: le pari de la lucidité. Grand entretien avec Nic Payne

Indépendantisme et nationalisme: le pari de la lucidité. Grand entretien avec Nic Payne
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Depuis des années, sur différentes tribunes, trop souvent discrètes, Nic Payne mène une réflexion de fond sur la situation du Québec et de la cause indépendantiste. Je l’ai interviewé pour qu’il présente sa pensée aux lecteurs de ce blogue. On trouvera chez lui une critique aussi profonde que lucide de certaines de nos plus tenaces illusions collectives et qui, quoi qu’on en pense, secoue plusieurs idées reçues. Entretien avec un intellectuel à connaître.

***

Nic Payne, vous êtes connu pour votre critique intransigeante d’un souverainisme impuissant habité par l’irrépressible tentation provincialiste. Aujourd’hui, le moins qu’on puisse dire, c’est que le souverainisme officiel est à l’agonie. Comment expliquez-vous l’échec historique des indépendantistes à réaliser l’indépendance du Québec?

Précisons d'abord une chose : je ne pense évidemment pas que les indépendantistes doivent porter seuls la responsabilité de la non-réalisation de l'indépendance. En effet, on ne peut pas faire comme si Ottawa n'avait pas déployé des moyens considérables – et parfois bien peu glorieux, faut-il le rappeler – pour garder le Québec à l'intérieur du Canada. On ne peut pas, non plus, balayer du revers de la main un contexte historique, culturel, identitaire et démographique donnant d'emblée beaucoup d'emprise aux forces canadianistes en sol québécois. 

Cela étant, il faut bien voir que, depuis 1995, les indépendantistes ont très peu, voire pas du tout mis leurs adversaires à l'épreuve. Leur parcours du dernier quart de siècle est plutôt l'illustration d'un extraordinaire défaut, qui peut se résumer en peu de mots : ils ont, essentiellement, cessé d'agir. 

Ainsi, d'abord vue comme un pas de recul stratégique et provisoire sous Lucien Bouchard, la mise en veilleuse du projet indépendantiste à la faveur d'une proposition de « bon gouvernement » provincial qui, voulait-on croire ou faire croire, favoriserait l'avènement ultérieur des proverbiales « conditions gagnantes », s'est rapidement incrustée pour devenir une démission permanente. Maintes fois reconduite, elle a fini par s'imposer comme horizon indépassable du souverainisme, malgré de brèves et timides remises en question à la fin de l'ère Landry et sous Pierre Karl Péladeau. 

Inspirée de l'étapisme de 1976, cette nouvelle mouture du péquisme se fondait sur un argumentaire selon lequel les Québécois auraient été à ce point réfractaires à l'idée d'un autre débat sur l'indépendance, et plus tard, à l'idée de l'indépendance elle-même, que cela aurait, en conjonction avec ce qu'on présentait comme une sorte d'obligation morale pour les péquistes de gouverner la province à n'importe quel prix, commandé l'abandon par le Parti québécois de tout engagement indépendantiste concret, c'est-à-dire, allant au-delà des professions de foi sans suite devant les parterres de convertis, et des concepts fumigènes destinés à déguiser, auprès des souverainistes plus volontaristes, l'attentisme indéfini en plan d'action astucieux. 

À cet égard, les diverses déclinaisons de la « gouvernance souverainiste », avant, pendant et après la lettre, qui se sont succédées de 1996 jusqu'aux élections d'octobre 2018, ont laissé derrière elles la marque d'un long et assourdissant silence qui ne laisse planer aucun doute sur ce que fut leur vraie nature. 

Voici donc une famille politique qui, dès après un référendum perdu par un seul point de pourcentage, est rentrée dans ses terres, et n'a cessé par la suite de se convaincre toujours davantage de l'impossibilité d'une victoire dans l'avenir prévisible. Devant des taux d'appui à l'indépendance stables dans un premier temps, puis, plusieurs années plus tard, fléchissants mais toujours considérables – de 20% à 30% dans les pires creux de vague, de quoi faire rougir d'envie les tenants d'une multitude d'autres projets politiques tout à fait respectables dont personne ne juge qu'ils devraient être mis en veilleuse – les ténors péquistes et l'intelligentsia souverainiste ont érigé l'attentisme en dogme, jusqu'à ce qu'il devienne largement acquis, au sein même du camp souverainiste, que la seule bonne façon pour un parti politique d'être indépendantiste, était de ne pas l'être en pratique. 

Au nom du bon sens et du réalisme, on a répété qu'il serait fantaisiste et dangereux de faire le choix de la cohérence, et qu'il fallait plutôt miser sur un programme d'intendance provinciale qui permettrait de mieux « préparer » les Québécois à l'indépendance, une incantation qui fut pourtant essayée de 1976 à 1980, puis de 1996 à 2003, donc pendant plus d'une décennie, sans le moindre succès.

Je ne dis pas qu'un indépendantisme confiant et assumé, en lieu et place de cette lancinante démission qui a tant perduré, aurait été garant de succès électoraux et référendaires. Ce que je dis, par contre, et que nous savons tous, c'est que la philosophie du bon-gouvernement-d'abord-suivi-peut-être-plus-tard-de-la-souveraineté a vu le mouvement indépendantiste se déliter, le Parti québécois se vider de sa pertinence, la coalition qui le constituait se désagréger et le Québec réapprendre à se penser comme simple province. Elle a collé aux souverainistes l'image d'opportunistes qui louvoient sur l'essentiel en fonction des sondages; elle a, surtout, décrédibilisé l'indépendance et rendue séduisante l'illusoire troisième voie, celle d'un Québec fort de son affirmation nationale dans un Canada uni. 

En martelant, non seulement qu'on pouvait faire de belles et grandes choses dans le Québec province, mais aussi qu'il était impératif de s'y astreindre avant de penser à l'indépendance dans un lointain deuxième temps, les péquistes ont scié la branche sur laquelle ils étaient assis et ouvert un boulevard pour la CAQ, qui, dès lors, n'avait plus à rougir de son pari canadien, et apparaissait comme plus à même de rassembler derrière un projet nationaliste provincial qu'un parti de souverainistes frustrés guettant secrètement la prochaine occasion de fourguer leur marchandise périmée.

De ce fait, on peut dire que Legault est un Lisée qui a réussi. Car il ne faut pas se mentir : à propos de l'indépendance, la vaste majorité des membres du caucus et des hautes instances péquistes pensent, ou du moins, pensaient jusqu'à l'électrochoc électoral de 2018, exactement comme notre Premier ministre et les nombreux ex-péquistes qui l'ont rejoint à la CAQ : que sa réalisation serait toujours souhaitable, mais qu'elle est impossible dans l'avenir prévisible, et qu'il vaut mieux n'aspirer qu'à gouverner la province à la place des libéraux, plutôt que de s'investir davantage dans une cause fastidieuse et perdue d'avance. Un seul élément distingue les deux camps : les souverainistes caquistes, contrairement aux souverainistes péquistes, ont choisi d'aller au bout de leur logique démissionniste. Exit le fardeau de l'option, ses chicanes et son imbuvable flou artistique. Et ils ont gagné.

Du reste, nous constatons maintenant que vingt-cinq années d'autocensure indépendantiste ont vu une génération entière grandir à la merci de la recanadianisation, et ce, alors même que l'Amérique anglaise renouvelait et décuplait sa force assimilatrice à travers la révolution numérique. Les résultats de cette conjoncture sur la jeune génération, et, par extension, sur la société québécoise dans son ensemble, sont spectaculaires : franglisation, acculturation grandissante, course à l'instruction en anglais, raisons sociales anglaises, ringardisation de l'indépendantisme et de l'inquiétude linguistique, etc. 

En clair, le témoin n'a pas été passé. La grande alliance intergénérationnelle souverainiste que prophétisait Bernard Landry n'est pas advenue. Il y a donc, désormais, pour ceux qui voudraient remettre en marche un mouvement indépendantiste digne de ce nom, beaucoup de travail à faire.

Si la souveraineté ne passionne plus les foules, la question identitaire, elle, témoigne de la vivacité de la question nationale. Comment expliquez-vous son émergence ces dernières années? La croyez-vous porteuse pour ceux qui misent sur elle pour relancer le combat indépendantiste? 

L'indépendance a sans doute mobilisé, autrefois davantage qu'aujourd'hui, les Québécois plus politisés, les intellectuels, les artistes et les universitaires engagés, mais je ne crois pas qu’elle n’ait jamais, sauf à quelques moments de colère bien précis et circonscrits, « passionnée les foules » de façon durable – j'écris ceci en étant moi-même fermement indépendantiste, dois-je le préciser. Dans ce Québec où la quasi totalité de la population de culture canadienne-anglaise, ainsi qu'une part vastement majoritaire des nouveaux arrivants, s'y opposent avec véhémence, tandis qu'un nombre appréciable de Québécois d'ascendance culturelle canadienne-française sont encore attachés à l'idée d'être Canadiens malgré leurs griefs à l'endroit d'Ottawa, l'idée de l'indépendance, pour se maintenir à l'ordre du jour, doit être portée à bout de bras par des leaders d'une irréprochable constance et d'une volonté hors du commun, voire déraisonnable aux yeux de plusieurs. Nous n'en avons connu qu'un seul répondant à ces critères : Jacques Parizeau. Après son départ, Lucien Bouchard et Mario Dumont, pourtant populaires et disposant d'un contexte fort intéressant, n'ont pas osé faire revivre leur alliance souverainiste de 1995, ni poser quelque autre geste de nature à maintenir le Québec sur la voie d'une indépendance sinon imminente, à tout le moins envisageable.

Je fais cet aparté car l'idée d'un autrefois béni, d'une immense ferveur souverainiste qui aurait ensuite fait place à l'Age de l'Impossible dans un Québec dégonflé, redevenu immuablement canadien, est un récit dramatisé que je conteste, et qui a beaucoup participé du démissionnisme souverainiste dont je parlais ci-haut.

Quant à la résurgence des questions nationale et identitaire, observable un peu partout en Occident, elle est nourrie notamment par les effets de la mondialisation, une crainte grandissante taraudant les populations quant aux phénomènes migratoires, et les injonctions diversitaristes et mondialisantes d'élites tantôt libérales, tantôt logées à l'enseigne du progressisme. Ce phénomène, bien sûr, atteint aussi le Québec, où il rencontre un terreau d'emblée plus fertile qu'en maints autres endroits. Mais ne nous y trompons pas : à ce jour, le réflexe nationaliste et identitaire dont font preuve les Québécois depuis quelques années – je parle ici, encore une fois, des Québécois d'ascendance culturelle canadienne-française -- , notamment en portant la CAQ au pouvoir et en appuyant des mesures comme la loi 21, n'est pas indépendantiste. C'est un réflexe défensif qui cherche à protéger un « nous », des coutumes, une culture, bref, une identité, qui s'accommodent encore et toujours du cadre provincial et canadien. 

Cela ne devrait surprendre personne car s'il va de soi -- à mon sens, en tout cas -- que le projet d'indépendance relève directement de la question nationale et de l'identité, l'histoire du Québec et du Canada nous montre que le nationalisme et les préoccupations identitaires ne débouchent pas automatiquement sur l'indépendantisme, tant s'en faut. Pour qu'une telle chose se produise, il faut que l'indépendance soit une option crédible et tangible. Il faut que les indépendantistes soient un recours sérieux, ce qui commande de leur part une démarche et un discours soutenus, à travers lesquels ils tendront à poser les termes du débat politique et à rendre disponible et active la grille d'analyse indépendantiste. En l'absence d'un tel recours, le nationalisme, alors provincial, intègre et accepte toujours, en dernière instance, l'assujettissement au pouvoir canadien. De ce fait, il engage et il normalise une série de défaites, ponctuelles et récurrentes, inscrites aux fondements mêmes de la condition provinciale. Il ne permet pas véritablement de casser cette vision tronquée que nous avons de nous-mêmes et qui fait de nous d'heureux collaborateurs de notre propre minorisation. Loin d'exacerber le clivage Québec-Canada, il l'intègre et, d'une certaine façon, le banalise. Nous en sommes exactement là aujourd'hui.

Comprenons-nous bien : je ne condamne pas le fait que l'identité et le nationalisme soient convoqués dans une perspective indépendantiste. Je dis plutôt qu'ils ne doivent pas être confondus avec l'indépendantisme, ni en devenir les substituts. Les souverainistes qui ont fait le pari de la CAQ, tout comme ceux qui ont cautionné les diverses devantures de l'attentisme péquiste, devront un jour s'y faire : si ce qu'ils veulent est l'indépendance, c'est l'indépendance qu'il leur faudra proposer, et à laquelle il leur faudra travailler. Même si cela, semble-t-il, les enthousiasme comme la promesse d'une visite chez le dentiste.

Au moment de commémorer les 25 ans du dernier référendum sur l’indépendance, vous avez dit qu’il était faux, pour peu qu’on analyse les résultats sur une base linguistique, de dire que les Québécois s’étaient dit non à eux-mêmes. Qu’entendiez-vous par là? 

Au fil des dernières décennies, bien des souverainistes déçus ont exprimé, et expriment encore une certaine colère envers les Québécois parce que ces derniers, selon la formule consacrée, « se sont dit NON » en 1980 et en 1995 et seraient, de ce fait, trop mous, trop dépourvus de fierté, et peut-être même d'intelligence, pour comprendre la nécessité de leur propre indépendance. Cette formule a de nouveau été employée lors du vingt-cinquième anniversaire de 95 et j'ai voulu en parler parce que, à mon sens, elle illustre bien la confusion identitaire qui règne au Québec, y compris chez les souverainistes, et notre difficulté collective de la voir, d'en prendre la juste mesure et aussi d'en parler.

À l'évidence, quand on lance avec dépit que les « Québécois se sont dit NON » à eux-mêmes, on dresse le portrait d'une communauté nationale qui, envers et contre ce qu'elle aurait dû concevoir comme étant son meilleur intérêt, s'est refusé sa propre indépendance. On fait donc comme s'il n'y avait qu'une seule nation au Québec, ou du moins, comme si une seule nation avait participé au vote référendaire. Voilà qui ne colle pas du tout à la réalité québécoise, celle qui avait cours en 1995 et qui n'a fait que s'exacerber depuis.

Le Québec n'est pas un espace de cohésion nationale. Au contraire, il y perdure un clivage culturel et identitaire majeur, entre la majorité francophone et une puissante minorité anglophone qui, dans les faits, est bien davantage un bras québécois de la majorité canadienne-anglaise qu'une minorité désireuse d'embrasser la nationalité québécoise. Ces deux groupes, quoi qu'en pensent les candides, ne sont pas en capacité de dire « nous » ensemble lorsque vient le temps de penser et d'agir en fonction de sensibilités et d'impératifs nationaux. Ils font tout juste société, mais ils ne font pas nation.

Dire que « les Québécois se sont dit NON » est à peu près exact d'un strict point de vue territorial, dans la mesure où les gens qui habitent au Québec ont voté NON par une (extrêmement) faible marge, mais c'est tout à fait faux si chaque mot garde ici tout son sens, y compris le vocable « Québécois » entendu dans son sens national. À cet égard, l'étude du dernier vote référendaire ne laisse place à aucune ambigüité : ceux qui sont Québécois de par une culture, une histoire et un ressenti communs et singuliers, ceux que tout le Canada anglais nomme « Québécois » en sachant très bien qui il désigne, y compris quand son parlement affirme solennellement, en anglais, que « the Québécois form a nation » – ce choix de mots est lourd de sens --, ceux par et pour lesquels le projet d'indépendance est arrivé et continue d'exister, se sont bel et bien dit OUI dans une confortable majorité d'environ 60%. 

Il me semble que, sans juger, détester ou exclure pour autant, nous, membres du groupe culturel majoritaire du Québec, pourrions prendre acte de cet état de choses, ne serait-ce que pour retrouver un peu d'estime de soi collective devant l'échec de 1995.

Plus largement, nous gagnerions à admettre que le projet d'une identité nationale québécoise comme identité de référence sur tout le territoire québécois, est un chantier largement inachevé. Il en est ainsi parce que, sans la réalisation de l'indépendance, le passage de l'identité canadienne-française à l'identité québécoise nous a laissés dans un statut de nation provinciale sans droit d'intégration plein et entier, qui doit subir chez elle une concurrence permanente, et forte, de l'identité canadienne. De ce rapport de force résulte notre enfermement de plus en plus manifeste dans l'elvisgratonnesque identité de « Québécois francophones », ce qui ressemble beaucoup à un déclassement, par rapport à notre ancienne condition de « Canadiens français ».

Le Journal de Montréal publiait récemment un dossier documentant la régression du français dans la grande région de Montréal. La langue est peut-être même en train de redevenir la question identitaire par excellence. Mais je me permets d’avancer que ce débat s’accompagne d’un tabou : le mépris dont sont victimes ceux qu’on appelle pudiquement les Québécois francophones sont la cible au Québec même. Sentez-vous aussi ce mépris, et si oui, comment l’expliquez-vous?

Bien sûr que je sens ce mépris, qui ne date évidemment pas d'hier. Il était à la fois plus hargneux et plus contenu lorsque nous étions de sérieux aspirants à l'indépendance. On nous détestait, mais il ne fallait pas trop nous provoquer. Il est aujourd'hui plus serein, plus calme, mais aussi plus libre et plus décomplexé. Nous ne faisons plus peur; on nous méprise donc sans retenue, mais sans l'urgence d'autrefois, alors que nous mettions en péril la sacro-sainte « unité canadienne ». 

Ce mépris est ce qu'il a toujours été : le témoin de notre déficit de prestige, à titre de peuple mis sous tutelle politique et identitaire, et le résultat de notre persistance à empêcher le dominant d'être parfaitement chez lui partout, tout le temps. Mais nous régressons tout de même, et chaque fois que cela est manifeste, le dominant s'en trouve ragaillardi et augmente le mépris d'un cran. Ainsi, plus le « bonjour-hi », le « hi-bonjour » et le « hi, sorry I don't speak french » déferlent sur Montréal, plus vous y serez passible d'être regardé avec dédain si on vous identifie comme Québécois – c'est-à-dire, comme canadien-français du Québec –. Cela se produisait beaucoup moins durant les années 90.

Quand on nous crie en anglais, ici même, que nous sommes racistes, et plus racistes que nos voisins anglophones, c'est ce mépris qui s'exprime encore et ce, de la façon la plus laide et la plus classique qui soit. Quand des représentants autoproclamés de la « diversité » nous expliquent en franglais qu'ils ne s'identifient pas à notre télévision et à notre milieu culturel, trop peu diversitaires selon eux, alors qu'ils se gavent eux-mêmes compulsivement de culture états-unienne, ce rouleau compresseur monolithique et hégémonique entre tous, ils sont en train de nous dire, toujours de par ce même mépris, conscient ou non, qu'ils ne sont pas prêts à faire pour nous le centième des concessions qu'ils s'empressent de faire devant l'Amérique anglaise.

Que conclure à ce sujet, sinon que l'indépendance nationale pourrait, non pas éliminer complètement ce mépris, mais au moins en amenuiser les effets les plus délétères sur notre capacité d'intégration et notre estime de soi collective.

Depuis plusieurs mois, on sent que la religion woke envahit de plus en plus la société québécoise. Comment expliquer la perméabilité des institutions et des jeunes générations à cette religion nouvelle?

Plusieurs ont critiqué abondamment et brillamment l'esprit woke, qui est, il faut bien l'admettre, un puits sans fond de moqueries potentielles et d'angles d'attaque juteux. Témoin d'une époque crispée, cette émanation de la nouvelle gauche états-unienne est à la fois une posture, une idéologie, un système de valeurs et un snobisme, et on la pratique souvent, en effet, comme une religion. Mais, au-delà de tout ce qu'on peut y trouver de bon ou de mauvais, le wokisme, c'est aussi l'Amérique anglaise qui téléverse son logiciel culturel sur la planète, à travers les puissantes corporations numériques qu'elle possède. C'est souvent par conformisme, par obéissance aux diktats d'un dominant qui fascine et auquel on s'identifie, que sont appliquées les catégories mentales états-uniennes – de la gauche woke ou de toute autre nature, d'ailleurs – à diverses sociétés aux réalités desquelles elles ne correspondent pas. 

En effet, en conformité avec les mécanismes habituels du colonialisme, l'empire américain-anglais exporte lourdement, grâce à sa puissance économique, une image, un discours, des symboles et une culture qui ringardisent les identités nationales des territoires à conquérir. Le wokisme nouvelle-gauche, dans un paradoxe savoureux puisqu'il se prétend anticolonial et vecteur d'émancipation des différences, s'inscrit parfaitement dans ce processus, semant sur son passage l'idéal d'une « diversité » anglicisante et américanisante au possible. 

Au Québec, ce paradoxe atteint un comble, puisque le wokisme y a trouvé un allié naturel : le bon vieux colonialisme canadien, avec lequel il marche main dans la main pour nous servir une nouvelle ronde de ce mépris si familier dont nous parlions plus haut. C'est ce à quoi nous avons assisté lors des événements SLAV et Kanata et, plus récemment, au cours de l'ahurissante mise au ban d'une professeure francophone de l'Université d'Ottawa, suite à laquelle une opposition s'est révélée entre deux camps : l'un principalement anglophone et furieusement woke, et l'autre québécois et canadien-français, le premier accusant, bien sûr, le second de racisme, de fascisme et que sais-je encore.

Comment comprendre la passion des Québécois pour la politique américaine alors qu’ils tendent de plus en plus à se détourner de la leur? 

Le Québec est un bon candidat à ce qu'on ait envie d'y vivre en états-unien par procuration. Outre sa proximité géographique avec les États-Unis, cela tient au fait qu'il est le foyer d'une nation confidentielle ne disposant que d'un demi-état provincial, une nation qui est souvent lasse et déçue de la politique canadienne, tandis que sa vie politique à elle est un peu celle d'une grosse municipalité, sans dimension régalienne, sans existence internationale, sans droit de regard sur des pans entiers de son développement. Les conditions sont ainsi crées pour que, à l'ère d'internet, la politique américaine occupe ici beaucoup d'espace. 

Après deux ans au pouvoir, quel jugement portez-vous sur le nationalisme caquiste? 

À ce jour, le nationalisme du gouvernement caquiste me semble conforme à ce que l'on peut attendre d'une démarche d'affirmation nationale qui exclut d'emblée l'indépendance. À ce moment-ci de notre histoire, il me semble évident que ce nationalisme-là, plus que jamais, ne peut qu'intégrer l'idée d'une identité et d'une existence politique subordonnées à l'identité et au pouvoir anglo-canadiens. Cela n'exclut pas la possibilité de tester, ça et là, le cadre constitutionnel existant, comme on le fait avec la loi 21, notamment. Mais il reste que, au-delà des revendications et autres coups de gueule passagers, la finalité du nationalisme provincial non-indépendantiste demeure, pardon de le répéter, de toujours rentrer dans le rang canadien en dernière instance.

Enfin, je note qu'avant même de rencontrer le mur de la subordination provinciale, le gouvernement caquiste finance lourdement, à sa propre initiative et sans aucune obligation venant d'Ottawa, les projets d'agrandissement de puissantes institutions d'enseignement anglophones, qui sont d'importants vecteurs d'anglicisation et dé-québécisation de Montréal, et ce, alors même que leurs pendants francophones sont sous-financés et déjà en perte de compétitivité devant le secteur anglophone. Qui plus est, François Legault a fermement écarté la possibilité de ralentir notre assimilation en appliquant la loi 101 au collégial, une décision qui ne ferait pourtant qu'inscrire le Québec au club de la normalité mondiale. 

Tout cela donne à penser que le nationalisme caquiste est bien davantage symbolique que pratique.

Et croyez-vous que PSPP sera capable de faire renaître le PQ, que plusieurs croient à l’agonie? 

Je ne sais pas ce qu'il adviendra du Parti québécois, qui a épuisé toutes ses chances de redevenir un parti pertinent quand il en était encore temps, c'est à dire avant le point de rupture qui s'est étalé sur la période 2012 à 2018, au terme de laquelle son abandon par les jeunes générations s'est cristallisé et son poids électoral a chuté comme jamais auparavant. 

En ce qui me concerne, j'ai pensé jusqu'à la chefferie PKP que ce parti pouvait encore sauver la mise, à condition de reprendre en main la seule chose qui faisait son unicité et qui, de ce fait, constituait son meilleur atout : l'option indépendantiste. C'est le contraire qui s'est produit, avec le retour triomphant de la matrice « bon gouvernement d'abord, souveraineté plus tard », suivi du résultat électoral que l'on sait.

PSPP, qui fut lui-même de l'école bon-gouvernementiste, veut maintenant en changer, après avoir été élu sur la promesse de remettre l'indépendance à l'avant-plan. Or, pour le PQ, il n'est plus minuit moins cinq, mais bien quatre heures du matin. Les chances d'une remise à flots à court terme de ce parti sont extrêmement faibles : il a été remplacé par la CAQ, digne aboutissement de sa ligne post-souverainiste, et dans une moindre mesure par QS, notamment auprès des jeunes progressistes. 

Du reste, PSPP arrivera-t-il à imprimer le virage qu'il souhaite sur la trajectoire péquiste, entouré qu'il est de gens qui ont fait campagne avec enthousiasme derrière un chef, parfois deux – Jean-François Lisée et Pauline Marois – qui reportaient toute démarche indépendantiste à la semaine des quatre jeudis? S'il fallait que ce parti se raplombe quelque peu dans les sondages dans un proche avenir, tout ce beau monde accepterait-il de se lancer en campagne électorale sous le signe d'un engagement qu'il a toujours considéré comme un épouvantable boulet? Pour le moment, on me permettra de ne pas miser très cher là-dessus.

Croyez-vous encore au sursaut indépendantiste? Et si oui, à quelle condition?

Je ne sais pas si « croire » est le bon terme ici, mais oui, je pense que l'indépendance peut encore revenir à l'avant-scène du débat politique québécois. Toutefois, un peu comme dans le cas d'un sauvetage du Parti québécois, je pensais la chose beaucoup plus facilement faisable avant le déclin accéléré des quelques dernières années. 

Au premier coup d'oeil, j'identifie deux conditions essentielles à un tel retour : d'abord, qu'on se dépêche. L'actuelle recanadianisation et états-uniennisation du Québec est très inquiétante, notamment de par l'anglomanie féroce qui lui est associée; nous sommes aussi en régression démographique constante sur notre propre territoire. Quant à la jeunesse, qui a délaissé l'option, elle peut s'y intéresser de nouveau, justement du fait qu'elle est plus susceptible de changer d'idée qu'un électorat plus vieux, plus ancré dans ses habitudes. Encore là, toutefois, le temps presse.

Ensuite, et surtout, il faut l'émergence d'un excellent leader. Un seul suffit, mais il doit être aimé, respecté, tenace et en en profonde adéquation avec les Québécois. Nous avions un futur candidat de ce genre sous la main il y a quelques années : il s'appelait François Legault! On peut toujours rêver que notre Premier ministre se réveille un matin, prochainement, avec une folle envie de faire l'histoire pour une autre raison que sa gestion de la pandémie de coronavirus.

Mais, plus sérieusement, la ténacité et la patience seraient plus que de mise. Le mouvement indépendantiste a connu une quantité anormale de désertions et de renoncements de chefs de fort calibre depuis l'époque Parizeau. Cela n'a pas été sans conséquences dévastatrices sur l'option, sur le mouvement et sur le Québec.

On aura peut-être remarqué que je ne parle pas de Québec solidaire. C'est, d'une certaine façon, parce qu'il n'y a rien à en dire. Ce parti n'a jamais été, autrement que sur papier, de façon tarabiscotée et depuis récemment, un parti indépendantiste. Il a le potentiel d'être partie prenante d'un futur camp du OUI, mais il est submergé et guidé par son orientation première, qui se définit essentiellement sur l'axe gauche-droite et qui, à ce jour, n'est pas très rassembleuse. Il n'est pas capable, ni désireux, d'être le chef de file de l'indépendance. 

En définitive, cher Mathieu, je souhaite aux indépendantistes la capacité de faire une lecture de la donne politique et des sondages un peu, non, beaucoup, beaucoup moins maniaco-dépressive que celle dont ils ont eu l'habitude pendant les vingt-cinq dernières années, et qui les a enfermés dans un défaitisme calamiteux et un discours indéchiffrable; de se remettre, ainsi, au travail dans un état d'esprit plus serein et plus productif; et enfin, d'instaurer et de diffuser une authentique pensée indépendantiste accessible à tous, ce qui n'existe que très peu à l'heure actuelle. Le Québec, je pense, ne mérite rien de moins.