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De l’amiante coule dans une rivière

Des concentrations d’amiante sont jugées préoccupantes selon des analyses des sédiments près de la berge

Comprendre la comorbidité

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Asbestos a beau avoir changé de nom pour Val-des-Sources, la région n’en a pas fini avec l’amiante pour autant. Notre Bureau d’enquête a découvert grâce à des analyses inédites que les sédiments d’une partie de la rivière Nicolet Sud-Ouest sont contaminés.

Ces analyses réalisées en collaboration avec Daniel Green, de la Société pour vaincre la pollution, et un laboratoire indépendant, révèlent des résultats préoccupants. 

 

Elles montrent des concentrations jusqu’à 1 à 5 % d’amiante par volume dans les sédiments prélevés dans la rivière au mois d’octobre. Les échantillons étaient particulièrement contaminés au pied des haldes, ces énormes montagnes de résidus provenant de l’ancienne mine Jeffrey.

L’amiante est une substance cancérigène, mais la dangerosité de telles concentrations sur la qualité de l’eau est encore inconnue.

Le ministère de l’Environnement ferme les yeux sur la situation en n’étudiant pas la contamination des cours d’eau par les fibres d’amiante des haldes de résidus miniers, comme le soulignait en août un rapport du Bureau d’audience publique sur l’environnement (BAPE).

Notre Bureau d’enquête a donc décidé de faire ses propres démarches. 

Concentrations élevées 

Les haldes du site Jeffrey ne contiennent, en principe, que de faibles quantités des fibres d’amiante dans la roche. 

Les analyses démontrent pourtant que des fibres d’amiante chrysotile se retrouvent dans la rivière, dans des concentrations jugées importantes par nos experts. « Je pensais qu’on allait en trouver, mais je ne pensais pas que ça allait être autant », a réagi M. Green. 

Les prélèvements en aval, donc après la halde, en contenaient moins de 1 % et ceux en amont, avant les résidus miniers, n’en contenaient pas. La comparaison des teneurs d’amiante dans ces trois zones permet d’isoler la montagne de déchets miniers comme étant la source probable de contamination.

 « Clairement, les haldes fournissent des fibres d’amiante aux sédiments », croit M. Green.

Des montagnes de résidus appartiennent aujourd’hui à JCB Hémond et d’autres à Englobe Corps (GSI Environnement). JCB Hémond n’a pas répondu à notre demande d’information. 

Quant à Englobe, elle dit avoir commencé la végétalisation d’une partie des haldes, mais aucun travail et analyse n’a encore été fait dans le secteur où les échantillons ont été pris. 

<strong>Les 8 échantillons</strong><br> Les échantillons sont des sédiments de surface (5 à 8 cm de profondeur) prélevés par un bocal fixé à une perche de 2 à 3 m et plongé dans les sédiments lors du prélèvement.
Photo collaboration spéciale, Yves Charlebois
Les 8 échantillons
Les échantillons sont des sédiments de surface (5 à 8 cm de profondeur) prélevés par un bocal fixé à une perche de 2 à 3 m et plongé dans les sédiments lors du prélèvement.

L’entreprise dit avoir fait des analyses dans un autre secteur de la rivière, mais elles ne portaient pas sur la présence d’amiante. 

« En ce qui a trait spécifiquement à la présence d’amiante dans l’eau, si cette dernière était considérée comme étant pratiquement inoffensive, de nouvelles études démontreraient qu’il faut évaluer attentivement la situation et pousser les recherches », dit Joannie Robitaille, conseillère aux communications de l’entreprise. Englobe assure que des vérifications seront faites concernant la rivière et que l’entreprise se conformera à une éventuelle norme gouvernementale.

  • Écoutez la chronique de Jean-Louis Fortin, directeur du Bureau d'enquête de Québecor

Pas de norme

Justement, le principal problème, comme le soulignait le BAPE, est qu’il n’existe pas de norme sur la contamination de l’eau par l’amiante. 

« Il n’existe pas de critère de qualité de l’eau pour la protection de la vie aquatique spécifique à l’amiante ou au chrysotile, ni au [ministère de l’Environnement] ni dans les autres juridictions », indique le rapport. 

Le chercheur Olivier Jacques dit avoir aussi constaté des taux d’amiante similaires dans des lacs alimentés par la rivière Bécancour dans la région de Thetford Mines. 

« Ce n’est pas surprenant de constater des concentrations importantes d’amiante dans les sédiments de rivière prélevés devant les haldes minières en raison, justement, de la proximité des haldes. Mais c’est évidemment très bien, et important, de le démontrer en raison du manque d’études et de données qui existent sur le sujet », dit le doctorant de l’Université Laval. 

Quel risque pour la population ?  

Les fibres d’amiante chrysotile trouvées dans la rivière Nicolet Sud-Ouest sont cancérigènes, comme toutes les autres formes d’amiante, selon l’Organisation mondiale de la santé.

Difficile de dire toutefois si les concentrations détectées sont dangereuses. La raison est simple : le gouvernement n’a jamais documenté l’impact de l’amiante dans l’eau et n’a donc pas établi de seuil de contamination.

Mais en comparant avec les normes de sécurité au travail, qui est de 0,1 % de fibre par volume, M. Green constate que les concentrations d’amiante échantillonnées dépassent de 10 à 50 fois la norme québécoise. 

Cette norme définit la concentration à partir de laquelle un matériau contient de l’amiante. À partir de ce seuil, si des travaux risquent d’entraîner de la poussière d’amiante, des mesures du Code de sécurité pour les travaux de construction s’appliquent pour protéger les travailleurs.

« C’est à peu près la seule norme qu’on a », précise M. Green. 

Risque pour les poissons

Deux experts à qui nous avons fait part de nos résultats ont jugé que les concentrations dans la rivière étaient élevées.

« Le niveau de contamination rapporté me semble assez important localement. Comme écotoxicologue, je serais vraiment intéressé de savoir dans quelle mesure les invertébrés et les poissons de la rivière sont contaminés, et, le cas échéant, si des effets peuvent être détectés », a réagi Patrice Couture, de l’Institut national de la recherche scientifique, à qui nous avons fait part de nos résultats.

La littérature scientifique démontre que des concentrations de fibres de chrysotile peuvent entraîner des pathologies et la mortalité chez des espèces de poissons, soulignait le BAPE.

« En conséquence, tout devrait être mis en œuvre pour que l’impact de l’érosion des haldes de RMA [résidus miniers amiantés] soit atténué », dit le rapport.

Le BAPE recommandait la création d’un programme de suivis pour documenter l’impact des haldes sur les eaux. Questionné au sujet des suites qu’il entend donner au rapport, le ministère répond qu’un comité interministériel déposera à l’été 2021 un plan d’action qui tiendra compte des « nombreuses recommandations » du BAPE y compris celles concernant l’eau.

Des fibres dans l’air

Le risque n’est pas que pour les poissons. En cas d’inondation – et la rivière Nicolet SO est propice aux embâcles –, les fibres d’amiante dans la rivière pourraient se déposer sur les terrains inondés, puis être transportées par l’air.

Val-des-Sources (Asbestos) puise son eau potable dans la rivière Nicolet S.O., mais en amont des haldes. « Ça n’a jamais été une préoccupation chez nous, l’amiante dans l’eau », explique le directeur général Georges-André Gagné. Il reconnaît qu’aucune analyse n’a été réalisée.  

MÉTHODOLOGIE       

Daniel Green et son équipe ont pris huit échantillons de 250 ml de sédiment de la rivière Nicolet Sud-Ouest à cinq points d’échantillonnage sur deux jours, soit le 15 et le 18 octobre 2020. Les échantillons ont été prélevés sur la rive sud de la rivière, soit du même côté que les haldes. L’analyse a été réalisée par le laboratoire-conseil Environex-Eurofins.