/opinion/faitesladifference
Navigation

Pourquoi les écoles spécialisées sont encore ouvertes?

Bloc école
Photos d'archives, Daphnée Dion-Viens

Coup d'oeil sur cet article

Ce matin ce ne sont pas les rires d’une foule d’élèves que j’entendais, mais bien l’écho de mes pas résonner dans l’école.  

Il y a deux jours, nous lisions dans un article. « Aucune présence en classe n’est permise, ceci est inacceptable. Ceux qui ne respecteront pas les directives de la santé publique s’exposent à des amendes... Aucune exception. » ou des mots : « confinement total. », « écoles primaire et secondaire fermées ». 

Aujourd’hui, nous crions haut et fort notre incompréhension face au non-sens des discours qui sont prononcés, quant à la non-prise en compte et à la non-reconnaissance de la réalité de notre milieu de travail qui est l'éducation spécialisée. 

Un milieu non sécuritaire

Moi, je suis technicienne en éducation spécialisée et je suis en classe avec mes élèves. La réalité, c’est que personne ne sait que nos écoles sont restées ouvertes. Pas même vous, messieurs « les politiques ». 

Le 5 janvier, nous avons accueilli nos élèves dans les berlines qui les amènent à l’école. Vous savez, sur Christophe-Colomb, le beau boulevard autoroute-passant. Les taxis ont été obligés de se stationner en double file. 

Vous savez pourquoi? Parce que les voitures des riverains étaient stationnées dans « jours d’école » par manque d’informations. Nous n’aurions pas dû accepter cela, c’était dangereux pour la sécurité de nos élèves. 

Mes élèves sont des enfants présentant un trouble du spectre de l’autisme. Ils ne sont pas dans une école spécialisée, ils sont dans une école régulière, en classe spécialisée. C’est important que les élèves ayant des difficultés continuent d’être pris en charge? Oui, tout autant que dans le secteur régulier. 

Notre école est fermée pour l’ensemble du secteur régulier. Mais elle est ouverte pour 5 classes « TSA ». Ce matin, il y avait 8 enfants dans l’école. Un de mes élèves m’a posé la question : « Ils sont où les autres élèves de l’école? ». J’ai eu de la difficulté à lui répondre. 

Entre nos murs, il y avait aujourd’hui plus d’adultes que d’enfants. 8 élèves, je disais. Pour une vingtaine d’adultes. Oui, parce que c’est ça le domaine de l’éducation spécialisée. Plus d’adultes que d’enfants. Mais le discours est autre. « Les enfants ne sont pas porteurs ». Mais vous devez aujourd’hui avoir une idée du nombre d'adultes qui le sont. Comment considérez-vous nos conditions de travail ? 

Depuis le début de l’année, notre secteur « TSA » a fermé à plusieurs reprises. Pourquoi? Parce que nos élèves âgés de 6 à 12 ans ne peuvent porter de masques. Parce que plusieurs adultes (enseignants et éducateurs spécialisés) ont été porteurs, contaminés et contagieux. Du jour au lendemain, on voit notre quotidien chamboulé, les écoles fermées. 

Et nos élèves, ils ont besoin de quoi? D’un cadre, d’une structure et d’une routine rassurante. Depuis six mois, ce sont des allers-retours perpétuels d’ouverture et de fermeture. Et pourtant, nous comprenons les difficultés de gestion et d’adaptation qui découlent de la situation COVID. Messieurs les « politiques », nous comprenons vos décisions, mais celle-là, elle nous reste en travers de la gorge. 

La semaine dernière, une de mes amies techniciennes en éducation spécialisée m’a raconté qu’un de ces élèves s’est désorganisé, car il toussait et qu’il pensait avoir attrapé la COVID. 

Le changement et l’anxiété sont réels pour tous. Et je parle en premier lieu de nos élèves qui ont été plongés dans un inconnu anxiogène pour eux. 

« Du jour au lendemain, mon enseignante et ma technicienne d’éducation spécialisée sont habillées comme des astronautes. Elles portent des choses sur leurs visages, je ne peux plus voir leurs sourires, je ne sais même plus reconnaître leurs émotions. » 

Et les conséquences, on les observe à l’école : des élèves en crise qui ne sont pas outillés pour gérer leurs angoisses. On fait de notre mieux. 

Et la distanciation...

Voulez-vous qu’on vous parle de la distanciation sociale dans nos milieux de travail? 

Chaque jour, pour accompagner nos petits élèves, nous les prenons par la main. Chaque jour, pour rassurer nos petits élèves, on les prend dans nos bras. 

Chaque jour, on tente de maîtriser des angoisses qui sont parfois plus importantes que tout. On fait du maintien physique (corps à corps), de la gestion de crise. On reçoit des coups, on se fait enlever nos masques, on se fait parfois mordre, griffer ou cracher dessus. Alors, voilà la réalité de notre distanciation sociale à nous. Un élève en crise? Non, je ne peux pas lui demander de se calmer tout seul. 

Les bulles-classes? Même chose. Elles sont impossibles à respecter. Nos élèves sont en perpétuelle recherche de sensations et de mouvements, ils courent, ils grimpent et tentent de fuguer quotidiennement. 

L’enseignement à distance, c’est difficile pour nos élèves, oui. Comme pour d’autres élèves du régulier. Mais vous voulez qu’on vous dise la vérité : faire de l’enseignement, même en présence, si on doit respecter les conditions sanitaires, c’est impossible. Nos vies, on les met en danger. 

Pourquoi restons-nous ouverts? Pourquoi certaines écoles ou classes sont ouvertes alors que d’autres sont fermées? La transmission dans nos milieux de travail est réelle. Prenez-le en considération. 

Les écoles ne sont pas des services de répit d’urgence

Ajoutons à cela, la difficulté pour les parents d’emmener son enfant présentant un trouble du spectre de l’autisme dans une clinique de dépistage. Demandez-le aux parents! Certaines familles ont baissé les bras avant même d’y aller. Dans le doute, certains gardent leurs enfants chez eux. D’autres les envoient à l’école malgré tout. On imagine à quel point la réalité à la maison peut être difficile. 

Messieurs les « politiques », nous sommes des écoles, et non des centres de jour, des hôpitaux ou des services de répit d'urgence. On est d’accord pour dire que les écoles remplissent une mission qui ne leur appartient pas. 

Vous nous demandez de remplir un rôle qui n’est pas le nôtre. Nous aussi on a peur. Voici le haut niveau de reconnaissance qu’ont les enseignants et le personnel de soutien en adaptation scolaire. Nous sommes d’accord pour dire que des services de répit doivent prendre le relais et être considérés comme ressources supplémentaires. 

Parce que sincèrement, nous aimerions trouver du sens sur les raisons de laisser les écoles spécialisées ouvertes. 

Vous voulez que je vous dise le fond de ma pensée? Les enseignants en adaptation scolaire et les techniciens en éducation spécialisée se donnent, s’engagent corps et âme dans l’accompagnement de ces clientèles en difficulté. 

Aujourd’hui, ils sont oubliés, non reconnus, payés bien en dessous de ce qu’ils devraient être. 

Nous sommes tous d’accord pour dire que l’éducation est une priorité, mais ne peut s’effectuer dans ces conditions. On hurle depuis plusieurs mois ce non-sens. On est face à un mur. Nous n’avons à ce jour reçu aucune réponse de votre part. 

Nous accompagnons des élèves en difficultés? Oui. Mais des mesures doivent être prises afin de mieux accompagner et soutenir les parents à la maison en lien avec la situation de COVID actuelle. C’est urgent, messieurs les « politiques ». 

Pour finir sur une note positive. Voyant cette belle neige fraîche dans la cour d’école, rien qu’à nous ce matin, à la demande des élèves, je m’en vais chercher des traîneaux. On m’a répondu que malheureusement, à cause de la COVID, on ne peut pas nous donner de traîneaux. Ironie du sort. Enseignement difficile, occupation difficile. Que font les enfants dans nos écoles? 

Messieurs les « politiques », c’est un cri du coeur que nous vous envoyons. Alors voilà. Nous sommes techniciens en éducation spécialisée, enseignants, personnel de soutien, surveillants de diner. Vous savez à quel point nous ne laisserons pas tomber nos élèves. Vous savez à quel point nous sommes dévoués. Vous ne savez pas à quel point la non-reconnaissance fait mal. Vous ne savez pas à quel point nos salaires sont misérables si on tient compte de ce qu’on donne au quotidien. 

Si nous sommes des travailleurs essentiels, reconnaissez-le et prenez les bonnes décisions. 

Commentaires

Vous devez être connecté pour commenter. Se connecter

Bienvenue dans la section commentaires! Notre objectif est de créer un espace pour un discours réfléchi et productif. En publiant un commentaire, vous acceptez de vous conformer aux Conditions d'utilisation.