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Le Mexique et les États-Unis doivent revoir leur coopération contre le narcotrafic

Le Mexique et les États-Unis doivent revoir leur coopération contre le narcotrafic
Photo AFP

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Records d’assassinats, cartels toujours plus puissants, consommation de drogues au plus haut: le Mexique et les États-Unis doivent revoir leur coopération pour contrer le narcotrafic, au moment où le démocrate Joe Biden arrive au pouvoir aux États-Unis.

La stratégie mexicaine de militarisation de la lutte antidrogue en vigueur depuis 2006 et encouragée par les États-Unis est un échec patent. Et la vaste assistance sécuritaire américaine dont bénéficie le pays depuis 2008 dans le cadre d’un programme de coopération militaire baptisé Initiative Merida n’y a rien changé.

Des tonnes de drogues continuent d’entrer aux États-Unis, qui partagent avec son voisin 3000 km de frontière, et les violences liées au trafic ont fait plus de 300 000 morts en près de 15 ans au Mexique. Les experts estiment notamment que la mobilisation de l’armée a abouti à fragmenter les cartels en cellules plus petites et plus violentes.

La coopération américano-mexicaine en matière de sécurité «n’a ni protégé les citoyens américains des drogues illégales toxiques ni les Mexicains des gangs criminels vicieux», déplore une commission du Congrès américain dans un rapport publié en décembre.

Même si cet accord a représenté un effort «sans précédent» en matière de lutte contre le narcotrafic, il n’a pas rempli ses objectifs et une refonte est «urgente», renchérit la Commission de l’hémisphère occidental sur les politiques des drogues, à l’origine du rapport.

Il préconise «l’exploration d’approches plus ciblées qui se concentreraient sur les organisations les plus dangereuses, y compris celles qui font entrer clandestinement du fentanyl (le puissant opioïde synthétique) aux États-Unis».

Le groupe de réflexion International Crisis Group (ICG) soutient lui aussi que Washington doit changer le cap fixé par Donald Trump d’une «guerre» contre les cartels et reconnaître que «le recours à une réponse militaire d’une main de fer s’est avéré être un échec».

Le président de gauche mexicain, Andrés Manuel Lopez Obrador, a déjà fait savoir ne plus «vouloir de l’Initiative Merida», qui a permis à Mexico de bénéficier de trois milliards de dollars d’aide. Ces fonds doivent servir au «développement économique» plutôt qu’à «des attaques menées en hélicoptère», a-t-il fait valoir.

Mexico voudrait aussi que Washington le soutienne pour endiguer le trafic d’armes made in USA qui inondent le pays. Ce marché illégal génère un profit de 127 millions de dollars par an dans les caisses de l’industrie américaine de l’armement.

«Grande inconnue»

Selon Michael Shifter, président du Dialogue interaméricain, un groupe de réflexion basé à Washington, l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche pourrait changer la donne: «Les démocrates sont plus soucieux» que l’administration républicaine de Donald Trump des «violations des droits de la personne résultant» de la militarisation de la lutte antidrogue, souligne-t-il.

Par ailleurs, selon le spécialiste, M. Biden devrait également prendre en compte la question de l’émigration illégale en provenance du Mexique et de l’Amérique centrale. Cette question, et non le narcotrafic, a d’ailleurs été au cœur de l’entretien téléphonique entre les deux chefs d’État, le 19 décembre, selon les comptes-rendus des deux parties.

Le narcotrafic «est la plus grande inconnue concernant le futur immédiat de la relation; et de la manière dont cette question sera abordée dépendra le ton et la forme des relations entre les États-Unis et le Mexique», résume Ricardo Alday, un ancien diplomate mexicain.

Les deux gouvernements vont devoir aussi restaurer une relation de confiance après l’arrestation en octobre à Los Angeles de l’ex-ministre mexicain de la Défense, Salvador Cienfuegos, pour trafic de drogue présumé, finalement renvoyé au Mexique pour permettre aux autorités de mener leur propre enquête.

Mais en raison de cet épisode, «il est possible qu’il y ait moins d’activités des services américains au Mexique et moins d’arrestations», souligne l’ICG.

Sans compter que le président mexicain a fait voter une réforme qui lève l’immunité des membres d’agences étrangères, dont la durée de séjour sur le sol mexicain sera dorénavant fixée par le gouvernement.

Cette nouvelle loi «marque un recul dans les efforts conjoints de lutte contre les stupéfiants et va probablement compliquer les relations bilatérales», souligne Michael Shifter.

Par ailleurs, pour l’ex-ambassadeur Alday, il n’est pas exclu que le président mexicain profite de ces restrictions imposées aux agents américains pour «obtenir des concessions de l’administration démocrate dans d’autres domaines en échange d’ajustements de la législation».