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Pas nécessaire d’investir dans la ventilation mécanique, plaide un expert

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Non seulement la «surventilation» n’est pas la solution au contrôle du coronavirus dans les écoles, mais elle ne remplacera jamais le masque, estime un ingénieur expert dans le domaine.

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Vendredi, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a annoncé que le gouvernement n’installera pas de purificateurs d’air dans les classes malgré l’insistance de l’opposition et de certains experts de la santé.

De plus, il a indiqué que la ventilation de la majorité des classes était suffisante. Plus de la moitié des écoles (1870 sur 3227) ne disposent pas de système de ventilation mécanique, ayant été construites avant la mise en place des normes actuelles.

«En ventilation industrielle, on a tendance à capter les contaminants à la source, par exemple à un poste de soudure, plutôt que de ventiler à grands frais la totalité de l’usine. Dans une classe, ce sont les personnes qui émettent les contaminants, que ce soit le CO2, le coronavirus ou le virus de la grippe. Si on veut contenir les contaminants au maximum, la capture à la source, c’est le fameux masque», lance d’emblée l’ingénieur Patrice Lévesque. 

  • Écoutez l’ingénieur Patrice Lévesque à propos de la ventilation dans les écoles  

M. Lévesque possède depuis 1992 sa propre entreprise de génie-conseil en mécanique du bâtiment. Elle porte maintenant le nom de NovaMech. Il est aussi l’expert de la Corporation des entreprises de traitement de l’air et du froid, qui regroupe près de 340 entreprises reliées au traitement de l’air.

Les lois de la physique

Constatant qu’aujourd’hui «la majorité des intervenants suggèrent de surventiler», il pose un bémol. «Dans quelle proportion on va vraiment diminuer les risques [de contagion]? Il n’y a personne qui peut le dire pour le moment.»

Si un système de ventilation moderne peut apporter des gains au niveau de l’efficacité énergétique et du contrôle de l’humidité, son efficacité contre la propagation du coronavirus est plus discutable.

«Les gouttelettes, en étant plus lourdes [que l’air], elles n’ont pas tendance à se rendre aux grilles au plafond. C’est pour cette raison que, dans une salle d’opération, l’évacuation de l’air contaminé s’effectue par des grilles au niveau du plancher. Mais ce système n’est pas pensable dans des écoles et des bureaux», avance-t-il.

Le fait que l’air soit aspiré avec beaucoup moins de force qu’il n’est expulsé est aussi un problème. Pour convaincre, Patrice Lévesque suggère un test simple. Étirer son bras et souffler de l’air jusqu’à le sentir sur sa main. Ensuite, en aspirant, rapprocher la main de sa bouche jusqu’à sentir à nouveau le courant d’air.

«La différence est flagrante. Il faut avoir la main tout près de la bouche pour sentir l’air en aspirant. On peut faire le même test avec une flamme et une balayeuse d’atelier.»

Des solutions?

Pour ces raisons, il émet des doutes sur plusieurs méthodes évoquées. L’ultraviolet, par exemple, très efficace pour tuer le coronavirus, mais beaucoup moins dans un système de ventilation. Les gouttelettes transportant le virus qui se rendraient aux grilles de ventilation n’iraient pas beaucoup plus loin selon lui.

«C’est un coup d’épée dans l’eau. On a tellement peu de chance que le virus se rende à au filtre et au système ultraviolet, on paye à peu près pour rien», affirme-t-il.

Les filtres à haute efficacité HEPA ne peuvent non plus déjouer les lois de la physique. «Un filtreur portatif va seulement capter ce qui se trouve à quelques pouces de lui. Pour vraiment traiter une classe, ça en prendrait 10. C’est impensable», soutient-il.

Il existe aussi des Ionisateurs sans ozone qui envoient de l’air au plafond et tuent les virus. «Ça fonctionne, mais est-ce que ça vaut la peine? On ne sera pas capable de traiter tout l’air.»

Et tout efficace que soit le système de ventilation, l’ingénieur insiste aussi sur la nécessité de l’entretenir, des lacunes à ce niveau sont «probablement à la source de certaines contaminations dans des hôpitaux» par le passé.

L’absence de système mécanique ne signifie pas que les constructeurs d’écoles n’avaient pas prévu de ventilation. Les anciens procédés utilisaient des ventilateurs statiques ou motorisés sur le toit pour évacuer l’air à partir des corridors. D’où la présence de fenêtres entre les classes et les corridors.

«Ça fonctionnait très bien. Aujourd’hui, on n’a plus le droit de construire des bâtiments comme ça, mais on va arriver au même résultat. La ventilation par les fenêtres lorsque bien exécutée va procurer les pourcentages d’air neuf requis», analyse M. Lévesque.

Facteur capital

Du point de vue de la protection contre les virus, cette ventilation naturelle n’aurait qu’une seule lacune, celle du maintien d’un bon niveau d’humidité, sur lequel il insiste beaucoup. Mais ce problème est facile à corriger avec l’utilisation d’un humidificateur.

«Dans un cours, j’utilise un graphique de l’OMS [Organisation mondiale de la santé] qui précise que les poumons sont plus réceptifs aux virus et aux maladies lorsque l’humidité dans un environnement est inférieure à 30% ou supérieure à 70%. Peu importe l’humidité de l’air extérieur, elle va chuter une fois réchauffé pour diminuer à 10 ou 15%», précise-t-il.

Des scientifiques, notamment avec la pétition 40-60RH, ont d’ailleurs demandé à l’OMS qu’elle recommande de maintenir l’humidité entre 40 et 60% à l’intérieur pour lutter contre le coronavirus.

Les travaux conjoints de l’institut allemand TROPOS et celui indien CSIR, qui ont repris 10 études sur la question, sont arrivés aux mêmes recommandations.

Trop cher et risqué

Patrice Lévesque craint même que l’ajout de système de ventilation mécanique aux écoles qui en sont dépourvues ait un effet pervers.

«Aussi élaboré soit un système de ventilation, ce sera un faux sentiment de sécurité et tout le monde va enlever les masques.» La ventilation mécanique «n’est pas un remède miracle. Si c’est mal géré, l’humidité relative va baisser et amplifier la problématique», croit-il.

«C’est ça, le futur pour les prochaines années, le masque. À la base, la capture à la source, c’est ce qui fonctionne», poursuit-il, en insistant toutefois sur l’utilisation de masques performants.

«De toute façon, on n’a pas assez d’entrepreneurs ni de bureaux de génie-conseil au Québec pour faire tous ces travaux dans les écoles. Nous roulons déjà à fond. Est-ce que ça vaut le coût de faire tous ces travaux? Surtout pour un contaminent qu’on pourrait traiter en ouvrant des fenêtres et en portant le masque? La réponse est assurément non!» conclut Patrice Lévesque.