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Québec sur le point de tout céder aux géants du web?

Plusieurs fournisseurs «québécois» sont en fait des revendeurs pour les GAFAM

Stéphane Garneau
Photo courtoisie Le PDG de Micro Logic, Stéphane Garneau, dit avoir investi des dizaines de millions et créé des centaines d’emplois pour fabriquer sa propre structure infonuagique (cloud) 100 % québécoise.

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Alors que le gouvernement Legault s’apprête à privatiser près de 80 % de données de l’État, un entrepreneur québécois estime qu’il faut éviter de les confier à des PME d’ici qui les fileraient à Amazon.

« Si les données d’un organisme se retrouvent chez Amazon, achetées ou non d’un fournisseur québécois, les données et l’argent des Québécois seront au final chez Amazon », a déploré Stéphane Garneau, PDG de Micro Logic, qui figure dans la courte liste des entreprises qualifiées pour obtenir de juteux contrats.

Ce qui irrite le dirigeant d’entreprise qui a créé une solution 100 % québécoise, c’est que le ministre responsable de la Transformation numérique, Éric Caire, a dit récemment que des entreprises d’ici auront leur part du gâteau.

« C’est mission accomplie : le tiers de nos fournisseurs sont québécois, s’est-il réjoui. Nos entreprises vont pouvoir aller chercher leur part de travail à faire, et elles réalisent que de la business, il va y en avoir en masse », a-t-il confié à La Presse en début d’année.

Les demi-vérités du ministre

Au cours des derniers jours, cette affirmation a fait bondir plusieurs joueurs québécois de l’industrie. Certains ont contacté Le Journal, mais ont préféré taire leur identité de peur de se mettre à dos le gouvernement.

« Ce sont tous des fournisseurs de services qui font de la revente d’autres produits, puis ils en assurent la gestion », a confié l’un d’eux en pointant du doigt le fait que certains fournisseurs qualifiés de « québécois » sont en réalité des revendeurs pour Amazon et d’autres géants américains.

D’autres ont décoché une flèche au gouvernement à visière levée, comme le PDG de Micro Logic, qui n’a pas digéré la sortie du ministre.

« Le problème, c’est que les sept fournisseurs dont fait mention le ministre Caire revendent les clouds américains, justement les Amazon, Microsoft ou IBM. Pour moi, acheter le cloud Amazon d’un fournisseur québécois, ce n’est pas acheter québécois ! », a déploré Stéphane Garneau.

Des solutions 100 % québécoises

Contacté par Le Journal, le président d’ITI, anciennement ProContact, et qui fait partie des entreprises qualifiées, s’est dit fier d’offrir lui aussi une solution 100 % québécoise.

« Notre actionnariat est québécois. On est en partenariat avec Sherweb, qui est le pionnier en infonuagique au Québec. On va les héberger ici, les gérer d’ici. Les employés vont payer leurs impôts ici », a dit son président Jonathan Legault. D’autres fournisseurs n’ont pas rendu les appels du Journal.

Appel à la prudence

Pour Patrick Mathieu, cofondateur du Hackfest, il y a deux côtés à la médaille.

« En termes de sécurité informatique, c’est sûr que les gros joueurs sont meilleurs, mais en vie privée, on se retrouve à donner nos informations à des compagnies aux États-Unis », a analysé l’expert en sécurité.

Selon lui, des entreprises comme Microsoft Azur et Amazon Web Service (AWS) investissent près deux milliards de dollars par année en sécurité informatique, ce qui est loin d’être le cas pour les plus petits joueurs d’ici.

« Mais ça reste une compagnie américaine, alors le gouvernement américain peut aller chercher les données quand ça lui tente », a avancé Patrick Mathieu.

Même son de cloche pour le spécialiste en cybersécurité, Steve Waterhouse. « Il y a des normes de conformité qui coûtent cher et que certaines (entreprises) québécoises n’ont tout simplement pas », a-t-il insisté.

Cela dit, il estime que Québec doit être prudent. 

« Le ministre Éric Caire doit s’assurer que l’on n’envoie pas de données sensibles là-bas », a-t-il lancé.

« La meilleure technologie au monde sera aussi bonne que ceux qui l’opèrent. Un mauvais pilote aux commandes du meilleur avion demeure un danger majeur », a pour sa part imagé Eric D. Tremblay, consultant sénior en sécurité de l’information d’Eva Technologies.

Joint par Le Journal, le cabinet du ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale, Éric Caire, a renvoyé la demande à Infrastructures technologiques Québec (ITQ).

« S’il y a un enjeu de sécurité qui est soulevé, l’entreprise visée ne serait pas retenue. Par ailleurs, le Centre gouvernemental de cyberdéfense est impliqué dans le contrôle des mesures de sécurité mises en place », a assuré Karine Morin, conseillère en relations avec les médias d’Infrastructures technologiques Québec (ITQ).

L’organisme a insisté pour dire que le premier objectif de la consolidation des centres de traitement de l’information est précisément l’amélioration de la sécurité. 

« Aucun compromis n’est fait avec les données des Québécois », a-t-elle résumé.

  • En mai 2019, Le Journal a révélé qu’Amazon Web Services (AWS) du secteur public offrait des cours gratuits aux fonctionnaires québécois pour les familiariser avec l’infonuagique.

Des données à votre sujet à des entreprises étrangères  

Le données de l’État québécois ont de bonnes chances de se retrouver sur des serveurs d’entreprises étrangères une fois privatisées parce qu’à peine deux entreprises qualifiées pour le contrat sur les 12 ont une solution 100 % québécoise.

« Parmi les fournisseurs québécois ayant déposé une offre, deux fabricants offrent des solutions infonuagiques de A à Z à savoir : Micro Logic et Sherweb [via le fournisseur qualifié ProContact]. Ce sont les deux seules entreprises québécoises qui respectent les normes et elles sont dans notre catalogue », a confirmé au Journal Karine Morin, conseillère en relations avec les médias à Infrastructures technologiques Québec (ITQ).

Ces prochaines semaines, le gouvernement Legault passera à l’action en confiant plus de 80 % des données du gouvernement québécois dans un espace infonuagique (« cloud », en anglais) appartenant à des entreprises privées.

Critères très « généreux »

Au début du mois, le ministre responsable de la Transformation numérique, Éric Caire, a dit à La Presse que « le tiers de nos fournisseurs [qualifiés ou qui le seront bientôt] sont québécois », ce qui a fait sursauter certains acteurs.

C’est que pour Québec, un fournisseur est qualifié de « québécois » même s’il n’est qu’un revendeur des services des géants américains. 

Par exemple, une entreprise qui a son siège social au Québec et qui prend les données de l’État pour les héberger sur des serveurs d’entreprises étrangères est considérée comme étant un « fournisseur québécois ».

« Pour rappel, un fournisseur est soit un revendeur, soit un fabricant. Donc, oui, il s’agit de fournisseurs québécois », a tenu à préciser Karine Morin d’ITQ quand Le Journal lui a posé la question.

Une poignée, en réalité

Vendredi dernier, Infrastructures technologiques Québec (ITQ) a ajouté que l’Université Laval a les infrastructures, mais qu’elle n’a pas soumissionné.

« À notre connaissance, outre Micro Logic, Sherweb, et l’Université Laval, il n’existe pas d’autres fabricants québécois sur le marché. L’Université Laval n’a pas soumissionné dans le cadre de l’appel d’intérêt », a-t-elle conclu.