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Couche-Tard: la mal comprise

Dépanneur Couche-Tard
Photo d'archives

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Nous avons appris cette semaine qu’Alimentation Couche-Tard (ACT) envisage d’acquérir la société européenne Carrefour, le septième détaillant en alimentation au monde. Une offre amicale et non contraignante a été envoyée à Carrefour, qui vaut actuellement environ 13 milliards de dollars. L’achat d’une chaîne d’épiceries serait un changement important par rapport à ce que l’on connaît d’ACT, qui sait tout sur l’industrie des dépanneurs. Elle est devenue ce qu’elle est simplement en créant une entreprise imposante à partir d’un élément bien oublié, jamais pris au sérieux, du paysage de la vente au détail: les dépanneurs. Hormis 7-Eleven, aucune autre entreprise au monde ne s’est autant engagée dans l’art du dépannage. Mais gérer des supermarchés est une autre histoire.

Maintenant évaluée à environ 46 milliards de dollars, ACT a grandi en faisant des acquisitions, mais surtout en achetant des entreprises qui ont largement sous-estimé la façon dont les magasins peuvent générer des affaires en étant au bon endroit, au bon moment et en offrant des produits de qualité. Carrefour serait la plus importante acquisition de son illustre histoire, une grosse bouchée pour ACT. La plus grande transaction de l’entreprise à ce jour a impliqué CST Brands, basée au Texas, et s’élevait à environ 6 milliards de dollars, en 2017. Les investisseurs ne voient peut-être pas comment les principes fondamentaux d’une telle transaction commerciale pourraient avantager ACT, mais la portée stratégique pour l’entreprise est considérable.

Ce qui peut motiver Couche-Tard à acquérir une entreprise comme Carrefour, c’est la transition lente vers les véhicules électriques. Couche-Tard est le maître dans l’art de convertir des ventes d’essence en dollars alimentaires ou autres. Avec moins de stations-service, de nombreux points de vente lui appartenant devront disparaître.

De plus, Carrefour se trouve dans une situation de reconstruction qu’ACT aimerait exploiter. Le réseau et la marque Carrefour doivent être redynamisés. Depuis une dizaine d’années, malgré des chiffres décents, les actionnaires se demandent si l’épicier peut faire mieux. Contrairement aux dépanneurs, les épiceries offrent toujours des marges limitées avec peu de perspectives de croissance. Mais ACT a la réputation de générer de la valeur en polissant des trésors cachés dans des entreprises comme Carrefour.

Ce que l’on connaît aussi très peu d’ACT, c’est sa chaîne d’approvisionnement fort efficace. L’entreprise a été en mesure de fournir des quantités de produits au-dessus de la moyenne dans ses magasins, simplement grâce à sa façon de traiter avec les fournisseurs et à l’attention portée au marchandisage en magasin. Les pratiques d’ACT sont très transposables à un environnement comme la distribution alimentaire.

Un accord entre ACT et Carrefour pourrait aussi représenter une occasion unique pour les produits alimentaires canadiens et québécois. Le secteur de la fabrication de produits alimentaires au Canada et au Québec offre certains des meilleurs produits au monde, dont certains parmi les plus sûrs également. En ayant accès à un portail comme Carrefour en Europe, ainsi qu’aux conditions favorables fournies par l’accord commercial européen global, un Carrefour appartenant à ACT pourrait devenir l’ambassadeur alimentaire dont les entreprises canadiennes ont besoin pour générer plus d’affaires sur le Vieux Continent. Les choses pourraient devenir intéressantes.

Essentiellement, ACT est sans doute l’une des entreprises canadiennes les moins comprises et les moins appréciées. La plupart des investisseurs la comprendraient toutefois, puisqu’elle a obtenu d’excellents résultats financiers maintes et maintes fois. Mais la plupart des Canadiens n’ont jamais pris le temps d’apprécier la manière dont un empire peut être construit en vendant du carburant, des croustilles, de la slush et des boissons gazeuses. À cause du côté peu «glamour» de l’entreprise, plusieurs ont oublié le génie d’Alain Bouchard et de son équipe. Pourtant, il s’agit d’un héritage si impressionnant.

La vente au détail de produits alimentaires n’excède pas les capacités d’ACT. Au contraire. L’achat de Carrefour permettrait à cette entreprise emblématique de répartir les risques associés aux carburants fossiles et à l’électrification de l’industrie automobile ainsi que de devenir plus performante à l’avenir. Le gouvernement français n’a pas tardé à déclarer qu’une acquisition constituerait une menace pour la sécurité alimentaire des Français. Une telle affirmation n’a pas de sens, étant donné que Carrefour exerce la majorité de ses activités à l’extérieur de la France et que le marché de la distribution alimentaire au pays est très fragmenté, contrairement à celui du Canada.

Il y a tant d’éléments intrigants qui entourent cette possible transaction qu’il serait regrettable qu’elle ne se produise pas.