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Du bon usage de l’Histoire

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Photo AFP Comme si l’Histoire les habitait et qu’ils habitaient l’Histoire.

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Le débat se déroulant aux États-Unis sur la deuxième tentative de destitution du président Trump est historique.

D’abord parce qu’il passera à l’Histoire – jamais un président n’a fait l’objet d’une telle procédure à deux reprises. «Historique», aussi, dans la mesure où il est chargé, ce débat, de références au passé.

«Je me souviens»

Nous, au Québec, sommes fiers de notre devise «Je me souviens», mais les Américains semblent beaucoup plus à la hauteur de ce serment dans leurs débats politiques.

Au Congrès comme à la télévision, à tout bout de champ, ça cite Madison, Jefferson, Roosevelt, Luther King, Kennedy, Reagan, etc. Tous réfèrent aux promesses des «pères fondateurs», aux leçons d’événements clés du passé. Comme si les anciens faisaient partie des échanges.

«Nous ne pouvons échapper à l’Histoire», répéta d’ailleurs la présidente de la Chambre des représentants, la démocrate Nancy Pelosi, hier, citant Abraham Lincoln.

Les mêmes références ne servent pas toujours au même camp. L’élu républicain louisianais Steve Scalise mobilisa aussi Lincoln, mais pour implorer ses collègues à rejeter la destitution. À sa deuxième inauguration en 1865, le grand Abraham s’était montré magnanime, prétendit l’élu : il ne fallait pas cultiver de haine contre les anciens adversaires mais, au contraire, «la charité envers tous»...

Québec oublieux

Au Québec, il est rarissime qu’un politicien cite un de ses illustres devanciers. «Je me souviens» est une sorte d’antiphrase placée au fronton de l’Assemblée nationale. Si l’on faisait passer un test de connaissances à nos élus actuels (et aux journalistes, dont moi !) sur les 26 personnages de bronze sur la façade, j’ai l’impression que les résultats seraient affligeants.

J’admire donc la capacité de la démocratie américaine de faire référence à ses grands personnages et à ses promesses initiales (cette vénération de la «constitution» et de leurs auteurs).

Je suis conscient qu’en ces jours de crise, toute expression d’admiration de l’esprit américain peut paraître incongrue. En même temps, les rappels à l’Histoire, en ces temps troublés, sont comme des racines profondes qui peuvent permettre à un grand et vieil arbre de résister à des vents déchaînés.

Habiter l’Histoire

Dans La démocratie en Amérique, Tocqueville écrivait, à propos de ce nouveau pays : «Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres.» Près de 200 ans plus tard, les États-Unis ont développé une mémoire, une sorte de socle. Comme si l’Histoire les habitait et qu’ils habitaient l’Histoire.

Un ami historien à qui je soumettais l’idée hier m’a rétorqué que l’Histoire y est souvent mal comprise et que ce n’est pas sans conséquence.

Par exemple, «cette croyance selon laquelle ils ont fait leur indépendance grâce aux miliciens sortant de chez eux avec leur fusil personnel», devenue un argument prétendument absolu en faveur du 2e amendement. Et qui occulte le rôle du corps expéditionnaire français de 1781, de la professionnalisation de l’armée américaine.

J’ai bien vu aussi, dans la foule autour du Capitole, le 6 janvier, des «manifestants» déguisés en révolutionnaires du 18e siècle, coiffés de tricornes...

Il y a certes un bon usage de l’Histoire à cultiver, dans nos écoles, dans nos débats publics.

Vaste sujet. J’y reviendrai sûrement.