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Bande dessinée: relève prometteuse

WE 0116 BD
Photo courtoisie Carbone & Silicium
Mathieu Bablet
Éd. Ankama

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À la suite de la publication du phénoménal Shangri-La en 2016, Mathieu Bablet livre avec Carbone & Silicium rien de moins qu’un nouveau chef d’œuvre de la science-fiction. 

Seulement âgé de 33 ans, le jeune prodige français développe en à peine quelques albums un corpus vertigineux de la trempe des Asimov, H. G. Wells, Arthur C. Clarke et Philip K. Dick. Genre abondamment fréquenté, Bablet le transcende par la maturité, l’aplomb, l’intelligence et l’éloquence dont seuls les plus grands sont capables.

Dans un futur proche, deux intelligences artificielles créées en laboratoire sont destinées à prendre soin d’une population humaine vieillissante. Carbone et Silicium, à qui l’on inocule l’entièreté d’internet, et donc, de l’Histoire de l’humanité et du savoir entier, finiront par s’évader. D’« aidants naturels », ils deviennent les observateurs distanciés de l’effondrement de l’humanité. De siècle en siècle, ces deux âmes sœurs esseulées errent en marge de celle-ci. Le magistral travail graphique et l’ingénieuse proposition chromatique génèrent chez le lecteur un sentiment unique de contemplation des paysages au fil des pages, comme l’on peut le ressentir à la fréquentation des toiles du peintre impressionniste William Turner.

Ce qui étonne chez Bablet, c’est l’audace structurelle du récit et du rythme dont il fait preuve. « Après Shangri-La, j’avais envie du risque narratif. J’étais mû par un désir d’émancipation de la narration linéaire, dans laquelle je me reconnais de moins en moins », énonce le créateur à l’autre bout de l’océan Atlantique sur Zoom. « Aussi, je souhaitais proposer un album réconfortant. » Se revendiquant de la science-fiction « Up Punk », Bablet aborde l’imaginaire post-apocalyptique comme un espace de transition, où le monde ayant subi toutes les affres de multiples désastres (environnemental, politique, social, etc.) se relève, se transforme. Il questionne également le principe des genres, en changeant la représentation des deux protagonistes au cours de l’histoire. Leur corps subissant les affres du temps, des pièces en provenance de robots féminins et masculins se greffent à eux, faisant ainsi d’eux des entités assumant naturellement leur transidentité.

Déjà, l’artiste a amorcé le chantier du prochain album. Prévu pour 2023, il y sera question d’une communauté de biologistes voyageant à bord d’un vaste véhicule à la recherche des dernières abeilles en vie. « Carbone & Silicium est le second volet d’une trilogie. Si Shangri-La relève de la contestation froide du monde dans lequel on vit, et que Carbone & Silicium incite à la réflexion, le dernier volet aura pour but de créer des imaginaires positifs. »

D’ici là, la lecture de Carbone & Silicium s’impose en ces temps moroses. Vous en ressortirez chaviré, transformé, habité d’un désir de renouer avec l’humanité qui habite ces deux êtres qui n’ont rien d’artificiel. C’est ce dont sont capables seules les plus grandes œuvres. 

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Éd. Pow Pow
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Thom
Éd. Pow Pow

En à peine deux albums, l’auteur Thom a réussi à s’imposer comme l’une des voix les plus intéressantes et singulières de sa génération dans l’écosystème québécois.

Jeune bachelier du programme de Bande dessinée de l’Université du Québec en Outaouais, Thomas Blais-Leblanc alias Thom est un cas unique. Né à Montréal en 1993, la fréquentation de son œuvre nous donne l’impression de côtoyer un auteur d’une lointaine époque, celle du théâtre de boulevard, du burlesque et du cinéma muet comédique. Alors que plusieurs artistes milléniaux donnent dans le récit intimiste, Thom emprunte un tout autre sentier, non moins exigeant et diablement rafraîchissant. Nourri par les Looney Tunes, Buster Keaton et Charlie Chaplin, il aborde la bande dessinée muette avec verve et vigueur. Un choix audacieux, car cela exige une grande maîtrise du découpage, du rythme et de la direction d’acteur, où seule l’image parle. Ce qui, il faut bien l’admettre, effraie plusieurs lecteurs, qui croient – à tort – que la lecture, délestée de tous dialogues, en sera trop rapide. « Je ne suis pas le meilleur des dialoguistes », affirme humblement Thom. « J’ai l’impression d’être plus clair, d’être mieux compris via le mouvement de mes personnages. La pantomime incite à trouver des outils différents de langage. » Il développe ainsi dans Casa Rodeo une grammaire physique impeccable, digne des meilleures bandes de Sergio Aragonés qui sévit dans le magazine Mad depuis plus de 50 ans.

Habile relecture de la fable des Trois Petits Cochons, le trio de protagonistes anthropomorphiques (un lapin, un cochon et un canard) voit sa demeure les fuir. À leur manière, chacun d’entre eux tentera tout pour la récupérer. Abordant le thème du deuil, cette pétaradante cavalcade invoque inévitablement le monde consumériste écervelé dans lequel nous vivons, comme si l’humain, souillant la planète en guise de domicile, était incapable de se responsabiliser.

Ouvrez l’œil pour Thom. Il n’a pas fini de nous étonner et de chatouiller nos zygomatiques.