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Éthique et culture religieuse: rétablir le dialogue démocratique

PH-Facebook  Nadia El-Mabrouk, UdM
Photo tirée de Facebook

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De l’affaire Lieutenant-Duval jusqu’à l’effacement des suggestions littéraires du premier ministre par l’Association des libraires du Québec, en passant par les nombreuses dénonciations de professeurs pour propos jugés offensants, sans parler du dialogue de sourds qui prévaut dans le dossier de la laïcité où accusations et procès d’intention sont devenus la norme, l’année 2020 n’aura pas été un modèle en matière de liberté d’expression et de débat social ouvert et constructif.  

Comment rétablir la conversation démocratique souhaitée? S’il y a un dossier dans lequel cette question doit prévaloir, c’est bien celui de l’élaboration de la nouvelle mouture du cours d’Éthique et culture religieuse (ÉCR), envisagé comme un cours de citoyenneté, dont l’implantation est prévue pour septembre 2022.

  • Écoutez l'entrevue de Nadia El-Mabrouk sur QUB radio:

Malgré le fait que la pratique du dialogue soit une compétence transversale du cours ÉCR, on peut douter qu’il ait contribué à former des nouvelles générations aptes au débat contradictoire et ouvertes à la diversité des idées. 

Alors, quelle forme de dialogue, quelle éthique enseigner à nos enfants? C’est la question soulevée dans le dernier numéro de la revue Argument1

1. https://www.revueargument.ca/dossier/111-quelle-ethique-enseigner-a-nos-enfants.html 

Risques d’endoctrinement

Tout en soutenant qu’un cours de citoyenneté a sa place dans le curriculum d’une école dont la mission première est d’éduquer, Normand Baillargeon met en garde contre les risques d’endoctrinement inhérents à un tel cours: «Quelles descriptions normatives de l’économie de marché seront enseignées? Que direz-vous des personnes transgenres? Y parlerez-vous de la prostitution, et, si oui, en quels termes? Quelle place ferez-vous à l’athéisme, à l’anticléricalisme ou à l’humanisme athée?» 

On pourrait rajouter, considérant le débat actuel: Que direz-vous du racisme systémique? On voit bien que les risques de transmettre ses propres convictions sont nombreux, et il faut être très vigilant à ne pas emprisonner l’élève dans une grille d’analyse toute faite. 

L’endoctrinement est d’ailleurs bien l’une des principales critiques émises contre le volet «culture religieuse» du cours où toute critique des religions y est considérée comme un manque de respect ou une atteinte à la liberté religieuse. Pour permettre l’absolu respect préconisé, les religions sont présentées dans les manuels scolaires du cours de façon folklorique en gommant, comme le souligne François Dugré, tout ce qui dérange, dont le contrôle sourcilleux de la sexualité, les inégalités de statuts entre croyants et non-croyants, l’esclavage religieusement justifié, etc. 

Or, le respect de la diversité ne passe pas par une telle «savonnette idéologique» qui neutralise tout discernement et anéantit tout esprit critique. Dans un texte consacré à la transmission de connaissances juridiques, Guillaume Rousseau et Marc-Antoine Jutras-Komlosy suggèrent qu’au lieu de prôner un respect absolu des positions religieuses, ou même des décisions de la Cour suprême, le cours devrait plutôt proposer un respect critique éclairé par de solides connaissances générales. 

Dialoguer en vue de la vérité

En fait, c’est l’objectif visé par l’apprentissage du dialogue dans le cours ÉCR qui est en cause. Comme l’explique Mathieu Robitaille, il devrait amener l’élève non pas à reconnaître l’autre dans sa vision du monde, mais plutôt à rechercher avec lui la vérité sur le monde par la confrontation d’une pluralité de points de vue. C’est le dialogue au sens socratique. 

L’élève du primaire ou du secondaire est en construction. Il ne s’agit pas de le figer dans une conception du monde, même s’il s’agit de celle de ses parents, mais de lui permettre d’acquérir sa propre compréhension. En particulier, comme l’explique Louise Mailloux, la moindre des choses est de respecter sa liberté de conscience, autrement dit son droit de croire ou de ne pas croire, incluant celui de changer de religion ou de l’abandonner. Malheureusement, force est de constater que la notion de liberté religieuse prônée par le cours ÉCR tend à ignorer le droit de ne pas croire en insistant surtout sur le respect absolu des croyances. 

La religion et la tradition sont d’importants réconforts, qui évitent toute remise en question. Mais l’école qui a pour rôle d’élever doit inculquer à l’élève le courage de confronter son point de vue avec celui des autres, quitte à être déstabilisé ou ébranlé. Ainsi, comme l’affirme Dominique Lepage, un apprentissage permettant de former des personnes capables de choix raisonnables, tout à la fois en relation à elles-mêmes et engagées dans le monde, ne peut se passer de courage. 

Finalement, en s’inspirant de la morale tragique, Raphaël Arteau McNeil explique comment le respect absolu de la liberté d’autrui finit par entretenir un climat d’indifférence qui brise les liens entre les citoyens. Pis, la notion de «safe space» qui prescrit de ne regarder autrui que de la façon dont il souhaite être regardé crée une dichotomie entre «oppresseurs» et «opprimés», où la personne qui porte un regard sceptique, ou même simplement indifférent finit, bien malgré lui, par être figée dans un rôle d’oppresseur. 

Ainsi, malgré toute la bonne volonté du ministère de l’Éducation, la nouvelle mouture du cours ÉCR ne pourra mener aux finalités de vivre-ensemble souhaitées s’il reproduit les mêmes travers idéologiques que le cours actuel. S’il y a un fil conducteur qui doit prévaloir, c’est bien celui du développement de la pensée critique, et ce dans tous les domaines de la réflexion humaine, et en tout premier lieu celui des croyances. 

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