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«Le deux poids deux mesures est toxique pour la démocratie»: entretien avec Martin Lemay

«Le deux poids deux mesures est toxique pour la démocratie»: entretien avec Martin Lemay
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«Le deux poids deux mesures est la tendance la plus lourde de notre époque». Grand entretien avec Martin Lemay sur l’idéologie woke, les empires numériques et la décomposition de la démocratie.

Les événements des dernières semaines, aux États-Unis et ailleurs, offrent l’occasion de réfléchir sur la situation de la démocratie, à l’heure où le wokisme s’impose de plus en plus et où s’affirment les empires numériques qui n’hésitent plus à faire un usage décomplexé de leur pouvoir. Je me suis entretenu avec l’essayiste Martin Lemay pour réfléchir à la signification de ce qui se présente comme une nouvelle époque.

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Mathieu Bock-Côté: L’émeute du 6 janvier, au Capitole, a suscité une indignation généralisée aux États-Unis et dans les démocraties. Quel regard jetez-vous sur cette scène qui semblait pourtant absolument improbable dans une démocratie moderne?

Martin Lemay: Je ne déteste pas Donald Trump ni ne l’aime particulièrement. Je dirais même que je m’en balance un peu, car, après tout, je ne suis pas Américain. Ses défauts sont bien connus: frivole, démagogue, grossier et j’en passe. Si le personnage me rebute, ses idées, elles, m’intéressent. Je rappelle qu’elles lui ont permis de gagner les élections en 2016 et de recevoir près de 74 millions de votes aux dernières élections. Manifestement, il a touché une corde sensible. Qui plus est, il me semble que ces idées ne sont pas si folles: critiquer les effets pervers de la mondialisation, diminuer l’immigration illégale, renouer avec le nationalisme économique, contenir les interventions militaires aventureuses, contester l’idéologie woke et amener la Chine à jouer selon les règles du commerce international. Sacrifiées sur l’autel de son ego démesuré, elles sont maintenant discréditées pour longtemps. Je ne peux que conclure que ces bonnes idées étaient portées par la mauvaise personne.

Je reviens à votre question. Cette émeute est un geste très grave et les participants devront être arrêtés, jugés et punis. Et comme ils étaient des supporteurs du président Trump, ce dernier a une responsabilité politique. On le sait, le climat aux États-Unis est explosif. En invoquant sans cesse l’injustice dont il aurait été victime, le président a été imprudent et, de ce fait, il a manqué à son devoir. Mais de là à dire que cette émeute s’apparentait à un «coup d’État», soyons sérieux. Pensons-nous vraiment que cette bande d’hurluberlus visait à renverser le pouvoir? À mon avis, ce malheureux événement met beaucoup plus en lumière les failles des services de sécurité. Qu’on y pense, le pays possédant la plus puissante force militaire du monde s’est révélé incapable de protéger ses institutions démocratiques. Le vrai scandale est là. 

À n’en pas douter, ce «coup d’État» sera pour les démocrates une occasion inespérée de se débarrasser une fois pour toute de Trump, de ses alliés et de ses supporteurs. On peut déjà le prédire, cette purge sera terrible. Mais ce sera moins une purge contre des individus que contre des idées que les Démocrates et leurs alliés dans les médias veulent bannir définitivement de la vie politique américaine. Alors que la gauche n’a que le mot tolérance à la bouche, elle n’hésitera pas à prendre tous les moyens à sa disposition pour anéantir ses adversaires politiques. Est-ce la meilleure façon d’unifier un pays terriblement divisé, de panser les plaies ? En fait, cette purge aura malheureusement pour effet d’augmenter les divisions et la violence. Et c’est justement là que nous pourrons juger les actions du nouveau président Biden. Est-ce qu’il tentera d’unifier une nation divisée ou laissera-t-il les démocrates assouvir leur appétit de vengeance? Autrement dit, en voulant plaire à sa base électorale, agira-t-il de la même façon que son prédécesseur prouvant ainsi que tout cela n’est que du théâtre masquant une intense lutte de pouvoir?

Mathieu Bock-Côté: N’y a-t-il pas, autour de ces violences, une forme de tabou? On les condamne sans réserve, avec raison, tout en ayant toléré, ces derniers mois, des violences politiques qui venaient de l’autre côté du spectre politique. Doit-on y voir une logique du deux poids deux mesures?

Martin Lemay: Le deux poids deux mesures est la tendance la plus lourde de notre époque. Un geste ne sera pas jugé selon sa nature intrinsèque, mais plutôt selon les caractéristiques raciales, sexuelles ou idéologiques de l’individu qui l’a commis. Alors que l’on présente les manifestants antifas comme de simples militants antiracistes, eux qui ont pourtant fait sombrer plusieurs villes américaines dans l’anarchie et la violence durant une bonne partie de l’été, on présente les manifestants issus de la droite comme des extrémistes quand ce n’est pas des fascistes. Les premiers auraient des objectifs légitimes tandis que ceux des seconds seraient méprisables, suggérant ainsi que la violence de gauche serait un mal nécessaire pour faire avancer la cause des minorités. Alors oui, il faut conclure que les manifestants des deux camps ne sont pas jugés selon les mêmes critères. 

Je vous donne un autre exemple. Nombre de commentateurs ont, à juste titre, condamné l’entêtement du président Trump à ne pas reconnaître sa défaite. Il se trouve que les démocrates n’ont pas plus reconnu la leur en 2016 et qu’ils ont tout fait ce qui leur était possible pour faire dérailler le mandat de Trump sans que toutes ces bonnes âmes ne s’en émeuvent outre mesure. L’obstruction systématique des démocrates nous est présentée comme la démocratie en marche alors que celle des républicains n’est que politicaillerie. Où étaient ces amoureux de la vérité lorsque les démocrates arguaient que leur défaite était due à une intervention indue de la Russie, une «théorie du complot» qui n’a pas été prouvée? Où étaient ces passionnés de la démocratie lorsque Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des Représentants, a entamé une procédure de destitution sur cette base farfelue? Ce qui m’amène à dire que la sympathie des médias occidentaux envers les démocrates et leur haine envers les républicains n’a plus de limite. Le nouveau président Biden n’a même pas jugé utile de faire une campagne électorale. Les médias l’ont faite à sa place. Il semble en effet que l’impartialité, la distance critique et le libre arbitre soient des attributs d’un ancien monde aujourd’hui révolu.

Mathieu Bock-Côté: Twitter a décidé de bannir Donal Trump et de suspendre son compte. Plusieurs ont applaudi. Mais cela ne pose-t-il pas la question du pouvoir immense que jouent aujourd’hui les GAFAM, qui à la manière de grands empires numériques, surplombent les États et les soumettent à leur souveraineté? N’y a-t-il pas un problème à leur concéder un pouvoir de régulation idéologique de la vie politique mondiale? Les critères utilisés par les réseaux sociaux pour définir les discours inacceptables ne sont-ils pas trop souvent idéologiquement orientés?

Martin Lemay: La décision de bannir Donald Trump des réseaux sociaux constitue un dangereux précédent. Considérant l’importance de ces réseaux dans la vie publique, en être banni équivaut à l’exil de jadis. Il faut donc que la faute soit très grave. Mais on ne connaît pas les critères qui ont amené les dirigeants de Twitter à prendre une telle décision. «Inciter à la violence» est une expression qui a le dos large et qui peut se prêter à de multiples interprétations. Même la chancelière allemande Angela Merkel, qu’on ne peut accuser d’entretenir une grande amitié pour le président Trump, a des doutes sur le bien-fondé de cette décision.

On me dira que les GAFAM sont des entreprises privées et qu’elles peuvent faire ce qu’elles veulent. Je réfute cet argument. Comme ce sont des entreprises privées, justement, ne peut-on pas se demander si cette décision a été prise pour des raisons politiques, idéologiques, peut-être aussi pour satisfaire l’appétit des actionnaires et des annonceurs ? Les journaux, les chaînes de télévision et les compagnies d’aviation sont des entreprises privées, mais leur domaine est encadré par la loi. Il serait donc grand temps d’enquêter sur le danger que représentent ces monopoles numériques tant sur la démocratie que sur l’économie. Les Américains l’ont d’ailleurs déjà fait à la fin du 19e siècle en adoptant la loi Sherman qui avait pour objectif de rétablir la libre concurrence. Elle a servi, par exemple, au démantèlement de la Standard Oil, propriété de John D. Rockefeller, qui dominait outrageusement le secteur du pétrole. Le président Trump a fait une erreur stratégique en ne s’attaquant pas au monopole des GAFAM, et je doute que le nouveau président Biden veuille les attaquer, car ces entreprises ont prouvé qu’elles sont ses alliés politiques.

Les GAFAM profitent de leur position hégémonique afin de se poser en arbitres de ce qu’on peut dire et de ce qu’on ne peut pas dire. Ces entreprises sont devenues dans les faits une sorte de tribunal international privé, juge ultime de la liberté d’expression, et ce, comme vous le dites, au-dessus du droit des États. Pire encore, une décision de bannir des individus ou des groupes ne peut être contestée devant un tribunal, au mépris de toute justice naturelle. Il faut le dire, c’est une négation de nos droits fondamentaux. Personne ne réussira à me convaincre que c’est un progrès. Par ailleurs, il est évident pour moi que ces entreprises font de la politique. D’une part, elles ferment les yeux sur les comptes qui propagent l’extrémisme de gauche, et, d’autre part, elles n’hésitent pas à fermer ceux appartenant à des nationalistes ou à des conservateurs. Ce faisant, elles accréditent l’idée que tout ce qui n’est pas à gauche est, par définition, extrémiste. Enfin, les GAFAM, et autres Netflix, sont toutes des compagnies américaines. Ce n’est pas un détail. Elles participent à notre américanisation mentale en ce sens que le moindre fait divers se produisant aux Etats-Unis sera partagé, commenté, débattu, comme si la planète entière était devenue américaine. Le phénomène Trump a d’ailleurs participé à l’accélération de ce processus. C’est une entreprise de colonisation des esprits d’une envergure rarement vue dans l’histoire.

Mathieu Bock-Côté : La censure de Donald Trump ne risque-t-elle pas d’aller bien au-delà de sa personne ? Est-ce qu’elle n’annonce pas une purge plus large des courants que l’idéologie dominante tend à vouloir exclure de l’espace public, en leur collant les pires étiquettes ?

Martin Lemay : Si les GAFAM vont jusqu’à censurer l’homme politique le plus puissant du monde, imaginons ce qu’ils peuvent faire subir à un citoyen ordinaire ? Sur le fond des choses, c’est ni plus ni moins qu’une campagne d’intimidation dirigée contre ceux qui auraient l’outrecuidance de contester l’idéologie dominante. En conséquence, l’autocensure ira en s’amplifiant. En dernière analyse, c’est la qualité du débat public qui en souffrira. La démocratie ne se résume pas au seul droit de vote. C’est aussi, et surtout je dirais, la capacité de confronter des idées. Les élections ne nous permettent-elles pas de faire un choix entre des partis politiques aux idées à la fois opposées et légitimes ? Et c’est précisément contre cette tendance lourde que plusieurs individus se révoltent. En lieu et place de les insulter, nous pourrions peut-être commencer par les écouter et respecter leurs inquiétudes, car le populisme, que ce soit en Europe ou aux Etats-Unis, va demeurer bien vivant. La véritable question est de savoir si un parti politique voudra l’incarner. C’est dans ce contexte qu’il faut analyser la purge qui se prépare contre Trump et ses supporteurs. Ceux qui osent défier les oukases des médias et des élites progressistes doivent être prêts à en payer le prix, tant sur le plan personnel que politique. 

Dans un récent blogue, vous avez bien décrit l’essence de l’idéologie woke, cette idéologie qui a envahi toutes les institutions, partis politiques, médias, réseaux sociaux, universités. Cette idéologie a pour fondement la critique de la domination de l’homme blanc occidental. N’est-ce pas la définition même d’une thèse complotiste ? On pourfend les populistes parce que leurs discours créeraient la division. Or, l’idéologie woke tend à séparer les individus sur la base de la couleur de leur peau, ou de leur genre, ou de leur orientation sexuelle. N’est-ce pas un discours qui incite à la division ? Je dirais même que le wokisme est une forme de populisme, en ce sens qu’il propage une idéologie qui ne s’embarrasse guère de nuances, le premier ministre Justin Trudeau étant, à cet égard, un champion de classe mondiale. Mais c’est un populisme de gauche, donc, c’est un bon populisme... Nous sommes encore une fois en présence d’un phénomène de deux poids, deux mesures dont les GAFAM font de plus en plus usage. Ne peut-on craindre qu’à plus ou moins long terme que Tweeter ne bannira pas le propos d’un militant woke affirmant que l’homme blanc est la lie de la société, mais n’hésitera pas à suspendre le compte d’un individu signifiant son désaccord avec l’immigration massive ou le port du voile par une fillette de 6 ans ? Cela dit, j’ai hâte de voir si le nouveau président Biden prendra ses distances avec ces illuminés qui sont très présents dans son parti. 

J’irais même plus loin. L’idéologie woke porte en elle une tentation totalitaire. C’est-à-dire qu’aucun secteur de la vie en société ne doit échapper à sa domination. Nous en avons eu un bel exemple récemment avec le club de soccer professionnel de Montréal. En présentant un nouveau nom, Club de Foot Montréal, et un nouveau logo, un flocon de neige, l’objectif des dirigeants de l’équipe était moins de proposer une nouvelle image de marque que de proclamer son allégeance à l’idéologie woke. D’abord, ils nous ont fait le coup du « territoire non cédé » alors que tous les historiens sérieux contestent cette thèse. Ensuite, le fleurdelisée, omniprésent dans l’ancien logo, a presque disparu dans le nouveau. Pas assez « inclusif » a-t-on dit à mots couverts. Enfin, le CFM est à ma connaissance la première organisation d’envergure à fonder sa vision sur la séparation de Montréal d’avec le reste du Québec. Dans le communiqué de presse, le mot Québec est absent. On va même jusqu’à y évoquer « le peuple de Montréal ». Le message est on ne peut plus clair : la clientèle visée est l’amateur de soccer montréalais et non ces paysans mal dégrossis qui ont le malheur d’habiter hors de l’île. C’est comme si la mairesse de Montréal Valérie Plante avait pris les commandes du club ! Voilà jusqu’où le délire woke peut nous mener. Comme au temps glorieux du réalisme socialiste, le cinéma, la musique, la science, l’éducation, la télévision, les réseaux sociaux et le sport ne seront plus que des véhicules pour la propagande woke. Et gare aux organisations et aux individus qui ne voudront pas se soumettre. De ce point de vue, il faut saluer la perspicacité des dirigeants du Club de Foot Montréal. Ils ont capitulé avant tout le monde.

Mathieu Bock-Côté : Comment résister aux GAFAM et à leur prétention à devenir des superpuissances numériques ? Sommes-nous condamnés aux samizdats, à la dissidence intellectuelle à nouveau ?

Martin Lemay : La seule institution qui possède le pouvoir et la légitimité pour mettre fin à cette dictature numérique est l’État national. Comme quoi, contrairement à ce qu’on nous dit depuis des années, il a encore son utilité. En autant qu’ils en aient la volonté politique, les gouvernements pourraient faire trois choses. Je le disais plus tôt, les lois anti-monopoles existent déjà. Il suffit de les appliquer afin de favoriser une plus grande concurrence. Les citoyens pourront alors s’abonner aux médias sociaux de leur choix, comme nous le faisons déjà pour le câble ou pour le téléphone. Deuxièmement, les gouvernements pourraient changer le statut juridique des médias sociaux. De simples bandes passantes, ils deviendraient des éditeurs responsables du contenu qui y circule. En se transformant en éditeur, ils auraient le même statut et les mêmes responsabilités que les médias traditionnels. Troisièmement, les gouvernements pourraient créer un organisme indépendant qui aurait pour responsabilité de régir le contenu des comptes des abonnés et de les rappeler à l’ordre s’il le faut, tout en n’oubliant pas de prévoir un processus d’appel. Bref, seuls les États peuvent mettre fin à l’anarchie et à l’injustice qui prévalent dans les médias sociaux. Évidemment, comme l’influence des GAFAM n’a pas de frontières, les États devront s’associer afin de coordonner leurs efforts. Ce processus sera d’autant plus long et ardu que les propriétaires de ces entreprises n’abandonneront pas leur mine d’or sans combattre. En revanche, le maintien de ces monopoles a également un prix : l’affaiblissement de la démocratie, des débats d’idées et de la liberté. Rien de moins. 

En attendant, tout ce qu’on peut faire, c’est de refuser de se laisser enrégimenter et d’en appeler à la résistance de tous les esprits libres. « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. » Cette citation de Charles Péguy, rédigée il y a plus d’un siècle, demeure aussi pertinente aujourd’hui qu’elle ne l’était hier. Pourquoi ne pas profiter de ce moment de réflexion pour s’interroger sur notre dépendance aux réseaux sociaux. N’oublions pas que leurs dirigeants ont moins pour objectif de favoriser les débats d’idées que de vendre nos informations personnelles à des annonceurs afin d’engranger d’immenses profits.