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Les citoyens veulent plus d’espaces verts: le cas de Rosemère

Les citoyens veulent plus d’espaces verts: le cas de Rosemère
Photo courtoisie Rosemère vert

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Imaginez New York sans Central Park. Montréal sans le parc du Mont-Royal. Québec sans les plaines d’Abraham. Combien d’autres villes ne seraient que l’ombre d’elles-mêmes sans leurs vastes espaces verts?

Pour que ces lieux de grand bonheur urbains existent aujourd’hui, il a fallu que des élu.e.s fassent preuve de vision et de courage. Ils ont dû dire «non» à des projets de développement. 

En ces temps de pandémie et d’urgence environnementale, la protection d’espaces verts au cœur des villes est plus importante que jamais pour le bien-être des citoyen.ne.s. Les études sont claires quant à leurs bénéfices immenses pour la santé publique. 

Les citoyens veulent plus d’espaces verts: le cas de Rosemère
Photo courtoisie Christine Fliesen

Voilà pourquoi un peu partout à travers le Québec, des citoyen.ne.s demandent à leurs municipalités d’agir pour préserver les espaces verts. 

La pression est forte

Les changements de zonage qui permettent de nouvelles constructions peuvent rapporter des millions aux propriétaires de ces terrains. Comme on a pu le constater lors de la Commission Charbonneau, certains ont été très créatifs pour parvenir à leurs fins.

Les municipalités ont aussi soif de nouvelles taxes foncières dans un contexte où elles manquent souvent de moyens. Dans ces conditions, il est plus facile d’être influencé. 

Si, pour plusieurs, nouveaux développements = nouveaux revenus, certaines municipalités ne tiennent pas compte de tous les coûts. Il a été démontré qu’elles ont tendance à négliger de comptabiliser toutes les dépenses qu’engendrent à court, moyen et long termes les nouveaux développements immobiliers. Que l’on pense aux multiples infrastructures autant qu’aux services. 

Mais surtout, les élu.e.s calculent rarement les dépenses entraînées par la perte d’espaces verts qui aident à prévenir les inondations, filtrent l’eau et réduisent la pollution de l’air, en plus d’absorber du carbone et de prévenir les îlots de chaleur. Ces coûts environnementaux et sociaux sont des «externalités», comme disent les économistes. 

Ces mauvais calculs expliquent pourquoi le béton gruge toujours plus d’espaces verts et de biodiversité. Au grand dam de la santé et de la qualité de vie des citoyen.ne.s. 

Car oui, plusieurs études scientifiques l’ont démontré, l’accès facile à des espaces verts contribue à la santé physique autant que mentale des populations. Leur proximité des milieux de vie fait en sorte que la qualité de l’air est meilleure, mais aussi qu’on s’y rend plus facilement pour faire de l’exercice et s’oxygéner le cerveau. Pandémie ou pas. 

Il s’agit aussi de protéger l’avenir de nos enfants dont la santé et la sécurité sont menacées par la dégradation de l’environnement. 

Le cas de Rosemère

Lorsque j’étudiais au cégep Lionel-Groulx (à une trentaine de kilomètres au nord de Montréal), juste à côté de la ville de Rosemère, je n’avais qu’à enfiler mes souliers de course pour me retrouver très rapidement dans la nature. Cela me faisait le plus grand bien.

Quand j’y retourne aujourd’hui, je constate que l’asphalte a gagné beaucoup, beaucoup de terrain. Le temps d’une génération, le territoire s’est presque complètement urbanisé. Les maisons aux garages doubles se sont multipliées et ont pris de la hauteur. Les centres d’achats et les cinémas ont poussé comme des champignons. Les îlots de chaleurs se sont multipliés. 

Il faut maintenant prendre la voiture pour avoir accès à un petit coin de nature assez grand pour bouger. 

Litige autour de l’ancien terrain de golf

C’est d’autant plus vrai cet hiver, parce que l’ancien terrain de golf de Rosemère n’est plus accessible à la population. Les promoteurs immobiliers qui en sont les propriétaires, le groupe Vachon et Patrick Varin, n’ont pas voulu renouveler l’entente avec la Ville de Rosemère qui permettait à la population de profiter de ces 60 hectares de champs et de boisés durant l’hiver.

Depuis une vingtaine d’années, les citoyen.ne.s avaient pourtant l’habitude de s’y rendre pour pratiquer des sports d’hiver. Les enfants de l’école et des garderies du coin en profitaient aussi. Mais cette année, une grande pancarte «Terrain privé» et «Accès interdit» installée par les propriétaires bloque l’accès. 

Comme on peut le lire sur le site de la Ville, il semble que les promoteurs aient tenté d’utiliser ce levier pour obtenir «une entente globale et finale dans le dossier du développement du terrain.» Le maire Eric Westram me disait sans surprise au téléphone: «l’intention d’un promoteur quand il achète un ancien terrain de golf, c’est évidemment de le développer.»

Le zonage actuel permet déjà au promoteur un développement résidentiel et commercial sur 10% du terrain, soit 6 hectares. Cela équivaut à 9 terrains de soccer. Il y a donc de quoi y faire de nombreuses constructions et déjà... beaucoup d’argent! 

Mais visiblement, les promoteurs sont plus gourmands. 

Ils veulent développer plus que ce qui leur était permis au moment de l’achat du terrain il y a trois ans. Pour y parvenir, ils ont impérativement besoin que la Ville procède à des changements de zonage. 90% du terrain sont zonés «public» et la classe d’usage est «récréatif régional». Le développement immobilier n’y est donc pas permis. 

Les citoyens veulent plus d’espaces verts: le cas de Rosemère
Photo courtoisie Béatrice Loubier

Il faut aussi savoir qu’environ 30% de tout le terrain se trouvent en milieux humides. Il s’agit d’écosystèmes importants pour la protection de l’environnement. Même un changement de zonage n’y autoriserait pas la construction.

Besoin d’ambition

La Ville se dit prête à modifier le zonage de manière à permettre du développement sur 50% du site de l’ancien golf. En contrepartie, elle demande aux promoteurs de céder gratuitement l’autre moitié, ce qui permettrait à la Ville d’en faire un «espace vert accessible à tous toute l’année». 

Cela constituerait ainsi un «coût nul» pour Rosemère et permettrait aux promoteurs de réaliser des projets sur une superficie équivalente à 42 terrains de soccer. C’est presque 5 fois plus que ce qui est actuellement permis. 

Selon le maire Westram, cette proposition répond aux désirs exprimés par les citoyens de Rosemère lors de la consultation publique menée pour définir la vision urbanistique de la ville pour les prochaines années. 

Ce n’est cependant pas ce que soutiennent les citoyen.ne.s rassemblés au sein du mouvement Rosemère vert. Se sentant manipulés par la Ville, ils se mobilisent contre un développement immobilier sur 50% du site de l’ancien golf. 

Les citoyens veulent plus d’espaces verts: le cas de Rosemère
Photo courtoisie Béatrice Loubier

Dans une pétition à ce sujet (déjà signée par plus de 5000 personnes), ils soutiennent qu’il «est déplorable que l’option de protéger et de restaurer écologiquement, au minimum la portion zonée publique de l’ancien golf de Rosemère, n’ait pas été présentée lors des récentes consultations publiques». Rappelons qu’il s’agit de 90% du terrain. 

Pour eux, se serait une erreur historique que de se contenter de protéger 50%, comme le propose la Ville. C’est l’équivalent d’abandonner 30 hectares de précieux espaces verts bénéfiques aux citoyen.ne.s.

Comme l’explique Béatrice Loubier, de Rosemère vert et mère au front pour sa fille Adèle: «Il s’agit du seul grand espace vert qui nous reste au cœur de la ville. Une fois qu’il sera bétonné, ce sera trop tard pour le protéger. C’est maintenant qu’il faut agir.»

Les citoyens veulent plus d’espaces verts: le cas de Rosemère
Photo courtoisie Béatrice Loubier

Elle fait aussi remarquer qu’il existe présentement de nombreux espaces vacants à Rosemère. Déjà avant la pandémie, plusieurs commerces de détail périclitaient. «Il faut penser à densifier les zones déjà développées et à optimiser l’utilisation de ce qui a déjà été bétonné.» Ajoute Jena Webb, docteur en géographie de la santé et mère au front pour ses trois enfants.

«Il est beaucoup plus agréable d’habiter dans un quartier densément peuplé quand celui-ci est à proximité d’un grand espace vert. C’est beaucoup plus logique que de permettre à tout le monde de s’étendre partout et toujours plus loin», explique-t-elle.

Exproprier pour protéger

La Ville de Rosemère pourrait choisir de répondre positivement à la demande de ses citoyen.ne.s. Il lui faudrait cependant exproprier les promoteurs actuels «moyennant une juste et préalable indemnité», comme l’exige la Loi sur l’expropriation québécoise.

Légalement, la Ville serait tout à fait dans ses droits. La création d’un grand parc à des fins d’utilité publique respecte le Code civil du Québec. D’autant plus que la préservation de cet espace vert rend d’importants services écosystémiques à la Ville pour la qualité de l’air, le cycle de l’eau, la lutte aux îlots de chaleur, etc. 

Alors, pourquoi ne pas le faire puisque c’est clairement dans l’intérêt de ses citoyen.ne.s et qu’elle est dans son droit? 

Les citoyens veulent plus d’espaces verts: le cas de Rosemère
Photo courtoisie Frederic Pitre

Selon les documents rendus publics par la Ville de Rosemère, il lui faudrait payer une indemnité d’expropriation qui pourrait s’élever à 126 M$ pour l’ancien golf de la ville.

Et c’est là que ça cloche!

Le prix payé trois ans plus tôt par les promoteurs était de 18 M$. Soit sept fois moins important. Entre-temps, il n’y a eu aucun changement de zonage. Qui plus est, selon la Ville, la valeur de la propriété au rôle pour 2021 à 2023 est de 13 331 600$. 

Alors, comment expliquer un tel écart? Comment se fait-il qu’un évaluateur agrée en arrive à un tel montant? Afin d’en avoir le cœur net, j’ai tenté de savoir sur quelles prémisses les calculs avaient été faits et j’ai demandé d’avoir accès au rapport d’évaluation. 

Sans entrer dans les détails de mes échanges avec l’évaluateur agrée monsieur Alain Dubé et le directeur des communications de la Ville de Rosemère, monsieur Daniel Grenier, je vous dirais que j’ai nagé dans le nébuleux. 

Selon eux, ces informations d’intérêt public relèvent du «secret professionnel». 

Cette explication me laisse perplexe et j’attends encore des réponses à cet égard, car le secret professionnel en question serait celui de leurs propres avocats. Or, ce secret appartient au client, soit à la Ville. Ainsi, si la Ville voulait avoir accès au rapport d’évaluation, elle n’aurait qu’à le demander à ses avocats. Ceux-ci seraient alors tenus de lui remettre.

C’est donc que la Ville a choisi de ne pas avoir accès au document complet, se mettant ainsi à l’abri de toute demande d’accès à l’information des citoyens et des médias. Ceci ne l’a pas empêché de présenter aux citoyens une lettre de l’évaluateur qui ne mentionne que le montant exorbitant représentant l’indemnité maximale possible selon des hypothèses auxquelles personne n’a accès.

Il y a là un flagrant manque de transparence, ce qui n’est jamais bon signe lorsqu’il est question d’intérêt public. 

En tant que chroniqueuse au Journal de Montréal, j’ai eu droit à la même opacité que m’ont décrite les citoyen.ne.s de Rosemère. Ceux-ci ont dû faire de multiples demandes d’accès à l’information pour obtenir des réponses incomplètes ou pas de réponses du tout à des questions pourtant simples et légitimes. 

Prioriser le bien commun

Ça ne se passe pas qu’à Rosemère. 

Un peu partout sur le territoire, des intérêts divergents entrent en collision. La quête de profits de promoteurs privés et le besoin d’espaces verts de citoyen.ne.s se confrontent. 

Les municipalités se disent prises entre les deux. Elles acceptent souvent de faire des compromis au bénéfice des développeurs, parce qu’elles n’ont pas tenu compte de tous les coûts environnementaux, sociaux et même économiques qu’engendrent à long terme de telles décisions. 

Ce faisant, elles ne jouent pas leur rôle de protectrices de l’intérêt collectif. Elles ne protègent pas le bien commun. 

Les citoyens veulent plus d’espaces verts: le cas de Rosemère
Photo courtoisie Frederic Pitre

Un de leurs grands défis est le cadre fiscal actuel qui rend les villes dépendantes de l’impôt foncier. Cela les pousse à favoriser le développement immobilier et l’étalement urbain au détriment de la conservation d’espaces verts et donc de la santé publique. 

Il est temps que cela change. Les gouvernements des paliers supérieurs doivent donner aux municipalités les moyens de leurs ambitions pour protéger la santé publique qui dépend de la qualité de notre environnement. 

Il est temps que tous travaillent ensemble pour une politique nationale d’aménagement du territoire et de l’urbanisme au bénéfice de tous les citoyen.ne.s. 

C’est d’ailleurs ce que réclame l’Alliance Ariane depuis des années. Cette initiative regroupe une grande diversité d’acteurs de la société civile et de municipalités préoccupés par l’avenir de notre territoire. 

Pour faire face à la pandémie, à la crise climatique et plus largement à la dégradation de la qualité de vie sur Terre, il est nécessaire que tous les citoyen.ne.s s’en mêlent. Certains disposent de moyens substantiels qui permettraient de protéger à perpétuité des espaces verts bénéfiques à toute la société. Leur participation est nécessaire. 

C’est seulement en travaillant ensemble que l’on parviendra à protéger l’avenir de nos enfants.