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Le #MeToo de l’inceste

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En pleine pandémie, je ne comprends toujours pas que les livres ne soient pas considérés comme des biens essentiels. Essentiels à notre santé mentale, essentiels à notre évasion, mais aussi essentiels pour ébranler la société.

Si vous avez le moindre doute sur la capacité de la littérature à changer le monde, vous n’avez qu’à observer la façon dont un livre est en train, en France, d’ouvrir les yeux de toute une société sur la réalité de l’inceste.

Un livre explosif qui libère la parole.

LE SILENCE DE LA MÈRE

Grâce à une amie, j’ai pu lire en fin de semaine le livre Familia Grande de Camille Kouchner (qui ne sortira au Québec qu’en février).

Vous en avez sûrement entendu parler. Madame Kouchner y raconte que son frère jumeau a été agressé par leur beau-père, Olivier Duhamel, un éminent juriste et politologue.

Même si vous ne connaissez personne du milieu littéraire-politique parisien, le sujet de ce livre va vous chavirer. Ce n’est pas un livre sur l’inceste, c’est un livre sur la culpabilité.

Car Camille Kouchner est, depuis 30 ans, dévorée par la culpabilité. Son frère s’est confié à elle à 14 ans, mais lui a demandé de garder le secret. « J’avais 14 ans et j’ai laissé faire. J’avais 14 ans et, en laissant faire, c’est comme si j’avais fait moi-même. J’avais 14 ans, je savais et je n’ai rien dit », écrit-elle.

On comprend avec Familia Grande, à quel point l’inceste fait des « victimes collatérales ». Il n’y a pas que la personne agressée qui est saccagée. C’est souvent toute une famille qui implose.

D’ailleurs, si Camille Kouchner n’a pas dénoncé son beau-père pendant des années, c’est que : « Ça ferait trop de peine aux gens qu’on aime. On ne peut pas leur faire ça. Pas l’envoyer en prison ».

Ce livre a eu l’effet d’une bombe en France. Pas juste parce que Duhamel est archi-connu (et puissant). Mais parce qu’il a provoqué une vague de dénonciations sous le mot-clic #metooinceste.

Des tas d’hommes et de femmes, qui n’avaient jamais parlé de leur agression, ont enfin pris la parole. Une vague ? Non, un tsunami !

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Le plus troublant dans le livre de Camille Kouchner, c’est la réaction de la mère. Quand elle apprend que son fils a été agressé par son mari, elle banalise le tout en disant qu’après tout, il n’y a pas eu pénétration, mais seulement fellation... Cette grande figure du mouvement féministe défendait son mari, même dans ses comportements les plus abjects...

Je suis sortie de la lecture de ce livre avec une admiration encore plus grande pour mon amie Denise Bombardier.

Vous imaginez la force de caractère qu’il lui a fallu en 1990 pour dénoncer à la télévision française l’écrivain pédophile Gabriel Matzneff, alors que tout le monde se protège dans ce petit milieu politico-littéraire... incestueux ?

LE SILENCE QUI TUE

J’ai vu l’entrevue que Camille Kouchner a accordée à François Busnel à La grande librairie. Elle y racontait à quel point la lecture d’un livre, La fabrique des pervers de Sophie Chauveau, qui parle aussi d’inceste, l’avait influencée. C’est évident que la lecture de Familia Grande influencera sûrement à son tour d’autres auteurs.

J’aimerais tellement qu’un livre semblable soit écrit au Québec. Pour qu’on délie les langues. Et qu’on libère la parole.