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La baleine qui, sans le savoir, sonnait l’alarme

Cette magnifique jeune baleine, en quelque sorte, était une métaphore de ce qui nous attendait au détour de la pandémie.
Photo d'archives, Agence QMI (Joël Lemay) Cette magnifique jeune baleine, en quelque sorte, était une métaphore de ce qui nous attendait au détour de la pandémie.

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Vous vous souvenez sûrement d’elle? La magnifique toute jeune baleine à bosse qui, en mai de l’an dernier, était venue faire des pirouettes étonnantes dans le fleuve, tout près du quai de l’Horloge, dans le Vieux-Montréal.

Au fil des jours, personne ne sachant comment ou pourquoi cette jeune femelle s’était autant éloignée de son estuaire protecteur, les Montréalais, pris en plein confinement, se ruaient pour aller l’admirer. 

Elle était devenue notre arc-en-ciel nageant.

Puis, elle est disparue. Partie, on ne savait trop où. 

Le 9 juin, on l’a retrouvée morte, ensanglantée, quelque part près de Varennes.

Selon le rapport de nécropsie dont Le Devoir fait état ce matin, elle serait «morte des suites d’un “événement soudain” [...] Même si la piste d’une collision avec un navire dans la voie maritime du Saint-Laurent demeure très plausible, les scientifiques qui ont analysé le cas n’ont pas pu confirmer cette hypothèse.»

En juin dernier, lorsque je l’ai vue morte aux infos, j’avoue que j’en ai pleuré. Je soupçonne aussi que je n’étais pas la seule à Montréal.

Ce qui m’avait aussi frappée était que cette jeune baleine, en quelque sorte, était une métaphore de ce qui nous attendait au détour de la pandémie.

Aventureuse et insouciante des dangers qui la guettaient, à la recherche de quelque chose d’important pour elle, Rosie – c’est le nom que je lui avais donné – menait une belle vie.

Arrivée à Montréal, elle s’est vite amusée à faire de grands sauts pour ses nouveaux amis – ses spectateurs émerveillés de tant de beauté leur étant offerte soudainement en cadeau. Elle était bien entourée, quoi.

Mais en même temps, elle était seule avec sa condition de baleine égarée. Très seule. Sa mort, sûrement douloureuse et longue, elle l’a donc aussi vécue seule. Très seule.

Son public, lui, s’en est tout simplement allé.

En cela, Rosie, pour moi, symbolisait la crise pandémique au Québec. 

Avant de mourir seule et dans la douleur, Rosie s’était amusée dans les vagues du fleuve à Montréal. Tout simplement.

Dans la ville, pendant ce temps-là, sans avoir rien vu venir eux non plus, tout plein de femmes et d’hommes âgés et fragiles, néanmoins bien en vie, dans les CHSLD et RPA, étaient délaissés. 

Dans la première vague – des vagues, là aussi –, des milliers des nôtres sont morts terriblement seuls et dans la souffrance. 

Je ne compare pas ici la vie d’une baleine à celle de toutes ces personnes. C’est plutôt la métaphore de Rosie qui interpelle. 

Là, par contre, où on nous disait que personne n’aurait pu sauver Rosie de la mort, dans les CHSLD et les RPA, on a tous fini par comprendre que la tragédie, elle, ne tenait pas du hasard.

Que si autant de personnes mouraient et allaient mourir de la COVID-19, seules et dans l’indignité, c’était parce que les gouvernements, toutes couleurs confondues, soit ceux qui auraient pu prévenir cette tragédie, avaient abandonné ces soi-disant «milieux de vie» et leurs résidents depuis belle lurette. 

Bref, que contrairement à Rosie, toutes ces morts de la COVID-19, seuls et dans des conditions atroces, ou tout au moins une part potentiellement substantielle, auraient pu être évitées. Si seulement on s’était occupé bien avant de nos «vieux» les plus fragiles et de leur environnement de vie. Bref, si on les avait traités avec respect et compassion.

Avec la pandémie, cette manière détachée et indifférente de «traiter» pendant aussi longtemps les personnes les plus vulnérables nous a donc rattrapés. Mais surtout, elle les a rattrapées, elles. Brutalement.

Rosie, c’était notre canari dans la mine. Ou peut-être devrait-on dire notre baleine dans la première vague...