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Bientôt 10 000 morts: le réalise-t-on?

hôpital notre-dame
Photo d'archives, Chantal Poirier

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Le Québec compte ses morts. Beaucoup trop de morts. On se dirige déjà vers les 10 000 décès dus à la Covid-19. Le réalise-t-on vraiment ? Ce sont pourtant nos concitoyens, nos concitoyennes. 

Le Québec forme 22,5 % de la population canadienne, mais frôle la moitié des décès au pays. C’est insensé. Parmi ces trop nombreuses victimes s’est trouvé un homme de 52 ans. 

Atteint de la Covid-19, le 5 janvier, on l’a trouvé mort, seul, aux soins intensifs de l’Hôpital Notre-Dame. Sans surveillance, on l’a trouvé un très long 45 minutes après qu’il a arraché le matériel respiratoire qui le gardait en vie. 

Comme tant d’autres Québécois fauchés par le virus, il est mort tout seul sans qu’on sache même son nom. Une autre âme volée et invisible. Si Le Devoir ne l’avait pas rapporté cette semaine dans une enquête fouillée, on ne l’aurait jamais su. 

Ah oui, cet homme, enjoué de son vivant selon ceux qui le connaissaient, était aussi autiste. Il était sous curatelle publique, mais personne n’était là avec lui. À son chevet, aucun accompagnateur spécialisé non plus pour les personnes déficientes intellectuelles ou autistes. 

Mourir seul

Si Le Devoir l’a appris, c’est parce que plusieurs sources, au fait du drame, lui « ont demandé l’anonymat, par crainte de représailles administratives ou de nature judiciaire de leur employeur » – le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

L’omerta du système de santé, c’est ça. La déshumanisation des soins auprès des plus vulnérables, c’est ça. Le ministre de la Santé, Christian Dubé, s’est dit troublé. Et il l’est sûrement.

Le problème est que le même CIUSSS procède à une enquête interne. Or, la logique de tout système enquêtant sur lui-même étant tout d’abord de se protéger, il faut plutôt une enquête indépendante. 

Les organismes de défense des personnes déficientes intellectuelles et leurs familles – dont je suis – étant déjà fortement ébranlés par l’abandon sourd de cette « clientèle » fragile, cette mort révoltante confirme leurs pires craintes, mais ne les étonne guère. 

Le Devoir rapporte que sur le territoire du même CIUSSS, les cas et les éclosions de Covid-19 « se multiplient dans les ressources intermédiaires (RI) et les ressources de type familial (RTF), qui hébergent des personnes ayant une déficience intellectuelle ou un trouble du spectre de l’autisme ». Depuis le début de la deuxième vague, huit résidents de RI et RTF sont morts de la Covid-19. 

Urgence

La mort tragique de cet homme de 52 ans est le énième symptôme du déclin ahurissant des services pour adultes déficients ou autistes. Au fil des compressions et des « réformes » Barrette, ce déclin était amorcé depuis de longues années, mais la pandémie l’a accéléré. 

En 2021, au Québec, cet homme autiste s’est vu abandonné non pas dans une ruelle obscure, mais dans un hôpital montréalais, au beau milieu d’une unité de soins intensifs. 

D’où l’urgence, bien concrète, de prioriser rapidement la vaccination des adultes déficients intellectuels ou autistes. Ce sont des personnes très vulnérables. Il faut vacciner pour éviter que d’autres meurent du virus.

Aussi, pour leur redonner enfin la capacité de sortir de l’isolement toxique dans lequel ils sont nombreux à croupir dangereusement depuis un an bientôt.