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100 millions pour Dawson College! Entretien avec Frédéric Lacroix

100 millions pour Dawson College! Entretien avec Frédéric Lacroix

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L’agrandissement du cégep Dawson coûtera finalement 100 millions de dollars. Comment interpréter cette décision de financement encore plus massivement qu’on ne le croyait ce cégep anglophone, qui confirme son statut de plus gros cégep au Québec? J’en ai parlé avec le chercheur indépendant Frédéric Lacroix.

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Mathieu Bock-Côté: Radio-Canada nous apprenait il y a quelques jours que l’agrandissement du Collège Dawson coûtera finalement 100 millions de dollars. Que vous inspire cette nouvelle?

Frédéric Lacroix: Un reportage-choc de Radio-Canada nous révélait le 28 janvier dernier que Dawson College, cégep dont l’agrandissement a été priorisé par la CAQ dans le cadre de la loi 66 adoptée en décembre dernier, était en train de planifier une expansion majeure; alors que le coût était censé être chiffré à 50 millions de dollars, nous apprenons que l’agrandissement coûtera plutôt «plus de 100 millions de dollars». Une somme très importante donc.

Qu’une telle somme soit investie pour agrandir ce qui constitue déjà le plus gros cégep au Québec, alors que les besoins sont criants ailleurs, dépasse l’entendement. Manifestement, Dawson constitue, aux yeux du gouvernement du Québec, le joyau du réseau collégial québécois.

On apprend aussi dans le même reportage que la direction de Dawson travaille avec le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES) pour faire augmenter son «devis», c’est-à-dire faire augmenter les effectifs étudiants autorisés. Ce devis devrait passer de 7075 étudiants temps plein (excluant la formation continue) à 7800 étudiants temps plein. La direction de Dawson évoquait même la possibilité de se rendre à 8580 étudiants, en profitant d’un mécanisme d’exception qui permet d’excéder le devis de 10% sans pénalités financières. En évoquant cette augmentation d’effectifs ouvertement, la nouvelle directrice de Dawson s’est mis les pieds dans les plats et nous a confirmé ce que plusieurs soupçonnaient, malgré le déni de l’ancien directeur («Dawson rectifie le tir. Il n'y aura pas de hausse du nombre d'étudiants», JdeM, 12 juin 2020); le but réel de l’agrandissement est d’augmenter la clientèle. Au détriment des cégeps francophones qui subissent une érosion de leurs effectifs à Montréal.

Au cours d’une entrevue plus tard dans la même journée, la ministre Danielle McCann a tenté de remettre le couvercle sur la marmite en affirmant qu’il n’y aurait pas d’augmentation de devis pour Dawson, malgré l’agrandissement prévu.

S’il n’y a pas d’augmentation d’effectifs, pourquoi payer pour un agrandissement? La direction de Dawson affirme être «tassée» et manquer d’espace depuis longtemps. Mais du même souffle, on apprend que Dawson accueille environ 7900 étudiants temps plein et plus depuis de nombreuses années (8285 étudiants temps plein et temps partiel en 2018). Peut-être que l’espace ne manquerait pas si Dawson respectait son devis actuel? Il tombe sous le sens qu’il n’y aurait nul besoin de procéder à un agrandissement de 100 millions de dollars pour accueillir 725 étudiants de plus si Dawson respectait son devis et accueillait 7075 étudiants au lieu de 7900 (soit 825 étudiants de moins!).

Il y a de nombreuses places d’études inoccupées dans les cégeps français, institutions qui subissent à Montréal, depuis des années, une érosion de leur clientèle au profit des cégeps anglophones. On pourrait donc accueillir ces 725 étudiants dans le réseau français et ce, à coût supplémentaire nul. Pris globalement, cet agrandissement de Dawson n’est donc absolument pas nécessaire. Au fond, ce que le gouvernement du Québec souhaite, c’est d’éviter à 725 élèves de devoir se scolariser en français au collégial. Pour cela, il est prêt à débourser de l’argent. Beaucoup d’argent.

Mathieu Bock-Côté: Quelles sont les conséquences concrètes de ces investissements pour la qualité de la formation collégiale?

Frédéric Lacroix: Dawson dépasse son devis de plus de 10% depuis 2011 (12% en 2011, 13% en 2012, etc.). Or, la règle du MEES spécifie que le dépassement peut être de «10% sous certaines conditions». Dawson enfreint donc cette règle du MEES depuis une décennie. Sans, semble-t-il, que le MEES n’intervienne. À la noblesse, ses privilèges?

Le bâtiment de six étages prévu dans le projet d’agrandissement doit regrouper des techniques dans le domaine de la santé et accueillir de nouveaux programmes en santé, comme par exemple, «Medical Ultrasound Technology». Dawson veut mettre sur pied l’équivalent du Michener Institute de Toronto, un centre de formation ultramoderne en santé. Les étudiants de Dawson auront accès à des conditions d’études, des programmes, des technologies, sans équivalents ailleurs au Québec. On ne trouve ou ne trouvera nul rival à ce futur centre dans le réseau collégial de langue française au Québec.

Les conditions offertes à un étudiant qui choisit de se scolariser en anglais au collégial seront supérieures aux conditions offertes à ceux qui se scolarisent en français. Le gouvernement voudrait lancer le message que le français est déclassé à Montréal, qu’un diplôme collégial en français est un diplôme de second rang, qu’il n’agirait pas autrement. Cela est tout de même ahurissant.

Ces programmes techniques, donnés en anglais, préparent les étudiants à travailler en anglais à Montréal. Or, le français comme langue de travail recule à Montréal. Cela est plus qu’une malheureuse coïncidence; le gouvernement du Québec lui-même finance massivement le recul du français au Québec.

Dans le dossier de l’agrandissement de Dawson, on assiste à un festival d’incohérences. Le MEES n’a manifestement aucune vision claire du développement du réseau collégial pris dans son ensemble et de l’arrimage à faire entre le développement de ce réseau et la vitalité du français au Québec et à Montréal. Et pour ajouter l’insulte à l’injure, la direction de Dawson nous a menti sur les fins visées par l’agrandissement.

Ce projet de Dawson est une sérieuse épine au pied du gouvernement de François Legault qui, d’un côté, aime se poser en défenseur du français et qui, de l’autre, travaille à miner le statut du français dans la métropole de par ses investissements gargantuesques dans le postsecondaire anglophone (rappelons le projet de faire don du Royal Victoria à McGill, un projet qui ira sûrement chercher dans le milliard de dollars). Qu’est-ce qui pousse François Legault à aller de l’avant avec des projets conçus par le PLQ de Philippe Couillard pour favoriser sa base électorale? Pourquoi la CAQ choisit-elle de prolonger l’ère libérale, du moins en ce qui a trait à la façon de concevoir et de financer le postsecondaire? Mystère.

En entrevue pour la dernière des Francs-tireurs avec Benoit Dutrizac en décembre dernière, François Legault a affirmé que pour ce qui était de la fréquentation du collégial anglophone par les francophones et les allophones, «ça commençait à exagérer». À l’heure où la moitié des places au préuniversitaire à Montréal sont maintenant dans les cégeps anglais et où les étudiants terminant un DEC s’inscrivent ensuite à 90% à McGill et à Concordia, c’est le moins qu’on puisse dire.

Dans une chronique surréaliste au 98,5 FM, l’ex-vice première ministre du Québec Nathalie Normandeau a affirmé le 29 janvier qu’il n’y avait aucun lien à faire entre la fréquentation grandissante des cégeps anglais et le recul du français à Montréal. Rappelons qu’une très importante étude réalisée par l’IRFA en 2010 avait prouvé noir sur blanc que les cégeps anglais étaient des foyers d’anglicisation pour les francophones et les allophones. Sans doute Mme Normandeau n’a-t-elle jamais eu le temps de la lire et de se mettre à jour sur ce sujet, ce qui ne semble nullement l’empêcher de nous dispenser ses «opinions».

Mais il faut inverser, toujours inverser; si la fréquentation du cégep anglais n’a pas d’incidence sur le français, alors l’inverse est aussi vrai. En suivant cette logique, on peut affirmer que l’abolition des cégeps anglais et la fréquentation du collégial français par les anglophones n’aurait pas non plus d’incidence sur l’anglais à Montréal. Mme Normandeau, vous êtes d’accord? Logiquement vous n’avez pas le choix de l’être.

Mathieu Bock-Côté: Ce discours n’est-il pas en complète rupture avec la réalité?

Frédéric Lacroix: Il faut comprendre que ce discours complètement décalé de la réalité est celui qui est servi aux francophones. En anglais, l’on dit autre chose. La journée d’avant, par exemple, The Gazette livrait en éditorial un vibrant plaidoyer sur l’importance des institutions d’enseignement anglophones, insistant sur l’importance vitale des institutions d’enseignement de la maternelle à l’université «A strong English-language education system, from kindergarten to university, is essential to the vitality of Quebec’s English-speaking community». The Gazette écrivait aussi que ces institutions fournissent des emplois en anglais aux anglophones et aident à préserver l’identité de la communauté. Ce dont The Gazette fait état ici, c’est de la «complétude institutionnelle» nécessaire à la préservation de l’identité linguistique d’un groupe. Il s’agit là du même prisme d’analyse que j’ai utilisé dans mon livre Pourquoi la loi 101 est un échec. Je constate avec satisfaction que The Gazette est d’accord à 100% avec moi sur l’importance vitale de la complétude institutionnelle pour une communauté linguistique. Encore un pas et The Gazette admettra, comme je l’ai démontré dans mon livre, que le réseau collégial et universitaire, de même que le réseau de la santé anglophone, est dimensionné environ au triple du poids démographique de la communauté anglophone. Ce sont les francophones qui, au Québec, sont privés en partie du réseau institutionnel «de la maternelle à l’université» nécessaire à leur vitalité, ce qui force des dizaines de milliers de francophones et d’anglophones à travailler en anglais à Montréal.

Mathieu Bock-Côté: Quelles solutions sont actuellement envisagées par le gouvernement pour contrer cette tendance?

Frédéric Lacroix: Mais tout en convenant que «ça exagérait», François Legault a aussi écarté brutalement, suite à la conférence de presse de son ministre responsable de la Charte de la langue française tenue en novembre dernier, Simon Jolin-Barrette, l’extension des clauses scolaires de la charte au niveau collégial, soit la fameuse «loi 101 au collégial». M. Legault ne veut pas cesser de financer, avec les fonds publics, le choix que font une grande proportion d’allophones et aussi beaucoup de francophones de s’angliciser ou de s’assimiler à la communauté anglophone à partir du collégial. Fort bien. Quelles autres solutions reste-t-il? Il reste deux mesures potentielles: 1) des mesures incitatives et 2) une forme de contingentement des places au collégial anglais. Examinons-les (on trouve un examen plus complet de ces mesures ici).

Les mesures incitatives

Ce qui conduit les étudiants à s’inscrire massivement au cégep anglais, c’est la «dynamique linguistique», c’est la plus grande valeur accordée au diplôme collégial anglophone au Québec comparativement au diplôme francophone. C’est le statut supérieur de l’anglais relativement au français au Québec qui est en train d’éroder l’attractivité des cégeps français. Et l’attractivité supérieure des cégeps anglais est financée et soutenue par le gouvernement du Québec lui-même (et aussi par Ottawa), comme le démontre éloquemment le projet d’expansion de Dawson. Ainsi, la seule mesure incitative susceptible de fonctionner serait de carrément payer les étudiants pour qu’ils choisissent de se scolariser en français au collégial, ce qui serait humiliant et ne contribuerait nullement à rehausser le prestige du français.

Les mesures incitatives sont vouées à l’échec. Camille Laurin écrivait déjà en 1977 «Les francophones, comme leur langue, sont dominés et menacés dans leur existence; les correctifs qui reposent uniquement sur la bonne foi, la bonne volonté sont impuissants à enrayer le danger» (p.21, Pourquoi la loi 101 est un échec). Ceci est encore vrai aujourd’hui.

Le contingentement

Le gouvernement pourrait aussi décider de limiter le nombre de places offertes dans les cégeps anglais avec une forme de contingentement (via une application stricte des devis par exemple). Cette idée semble à première vue être une solution «pragmatique» comme les aime François Legault. Mais le diable se cache dans les détails. Loin d’être une solution simple, le contingentement pourrait se révéler un cauchemar de relations publiques pour la CAQ, un peu comme les fameux «tests linguistiques» pour avoir accès à l’école anglaise de la loi 22 (l’ancêtre de la loi 101). Rappelons que ces «tests linguistiques» censés réserver l’école anglaise aux enfants ayant déjà une connaissance de l’anglais s’étaient révélés être une fausse bonne idée et avaient mené à la division des fratries, à la tricherie et à la falsification des résultats pour essayer d’obtenir une place. Pourquoi? Parce que la scolarisation en anglais avait un prestige supérieur à la scolarisation en français; ceux qui réussissaient à obtenir une place en anglais étaient avantagés. La seule solution équitable était d’imposer à tout le monde (sauf aux anglophones) le même «handicap», soit la scolarisation en français. On en est donc venu à formuler les clauses scolaires de la charte en 1977, une solution basée sur la fréquentation scolaire des parents, donc, en gros, l’appartenance à une «communauté anglophone» ou non. Ce fut une solution équitable qui préservait du même coup les droits des anglophones. Au collégial, nous sommes face à la même situation: celle qui prévalait au primaire et au secondaire avant la Charte de la langue française de 1977. La solution proposée par le gouvernement du Québec pour éviter l’effondrement du réseau collégial francophone à Montréal doit être du même type que celle retenue pour le primaire et le secondaire, c’est-à-dire équitable et transparente.

Mathieu Bock-Côté: Dawson ne devient-il pas, à travers tout cela, le cégep d’une élite qui se désaffilie du Québec français, ou marque son refus d’y lier son destin?

Frédéric Lacroix: Rappelons que le problème au collégial est de deux ordres: il est à la fois quantitatif et qualitatif. La fréquentation des cégeps français est en baisse (absolue et relative) et la qualité des étudiants qui s’inscrivent au collégial français est aussi en baisse. L’énorme volume de demandes d’admission dans les cégeps anglais (Dawson reçoit 11 500 demandes d’admission par année par exemple et refuse environ 6000 étudiants) fait en sorte que les cégeps anglais sélectionnent seulement les meilleurs étudiants, ceux qui ont la meilleure moyenne générale au secondaire. En sciences de la nature, par exemple, il faut avoir 85% et plus au secondaire pour pouvoir entrer à Dawson. Le collégial anglais est donc un réseau réservé à l’élite académique. Cette élite académique est majoritairement issue des écoles privées de Montréal et des écoles à programmes particuliers, donc les étudiants qui s’inscrivent au collégial anglais proviennent majoritairement de milieux socioéconomiquement favorisés (note: cela explique pourquoi une partie de notre élite n’appuie pas la loi 101 au cégep; ce sont les enfants de cette élite qui bénéficient du système inéquitable actuel au détriment des plus pauvres). Régler le problème quantitatif avec un contingentement ne réglera en rien le problème qualitatif; au contraire, il va l’exacerber. La sélection pour entrer à Dawson sera encore plus drastique; les cégeps anglais seront réservés à une «super élite»; le diplôme anglophone au collégial va gagner encore plus en valeur; on se bousculera encore plus pour y entrer. Le contingentement revient à sélectionner les élèves sur une base inéquitable, soit la moyenne générale au secondaire qui, en définitive, est étroitement corrélée au milieu socio-économique d’où provient l’élève. Pour le dire plus brutalement, le contingentement se fera, grosso modo, selon le revenu des parents. Il s’agit donc d’une mesure inéquitable. Il est prévisible qu’elle n’aura pas un large appui populaire.

De plus, pour avoir un impact sur la vitalité du français à Montréal, le contingentement devrait être très sévère. De simplement geler les places au niveau actuel signifierait que l’on concède au collégial anglais la moitié des places au préuniversitaire sur l’île de Montréal. Cela signifie que le français va continuer à reculer à grande vitesse dans toute la région de Montréal. Cette forme de contingentement serait donc inutile en plus d’être inéquitable et politiquement coûteuse. Pour être effectif et donner vraiment de l’oxygène au Québec français, un contingentement devrait viser à couper au moins de moitié les places dans les cégeps anglais (les anglophones représentent seulement 35% des élèves au collégial anglais). Un contingentement aussi fort pousserait sérieusement à la hausse la valeur du diplôme anglais, tel que discuté plus haut.

De plus, il faut se demander si nous considérons que les anglophones ont le droit de s’inscrire au collégial anglais. Actuellement, ce droit n’existe pas. Il y a des indications à l’effet que certains anglophones qui ont des moyennes académiques plus faibles au secondaire sont refusés dans le réseau anglais, car ils n’arrivent pas à compétitionner avec des francophones et allophones plus forts. Un contingentement sévère voudrait donc dire que de nombreux anglophones seraient forcés de s’inscrire dans des cégeps français suite à un refus par les cégeps anglais. Toute forme de contingentement devra donc incorporer des clauses pour prioriser les «ayants droit».

Politiquement, un contingentement qui vise réellement à rehausser la vitalité du français à Montréal sera donc une mesure inéquitable et aura un faible appui populaire. C’est une fausse bonne idée et une solution qui manque de pragmatisme et d’équité.

Pour régler la question de la langue au cégep, il n’existe qu’une seule solution. Nous la connaissons tous.