/investigations/techno
Navigation

Informatisation du réseau de la santé: nouveau projet monstre après 2G$ et 20 ans d’échecs

Québec se lance dans son plus grand projet informatique de l’histoire du ministère de la Santé

Dossier santé numérique
Photo courtoisie Le personnel de la santé peine parfois à s’y retrouver à travers tous les systèmes informatiques que le gouvernement tente d’implanter. Mais cette fois-ci, Québec promet que c’est la bonne : fini les fax et le papier. Il y aura une seule machine, « un cœur », pour tous les dossiers et les données de santé des Québécois.

Coup d'oeil sur cet article

Après avoir englouti sans succès plus de deux milliards $ durant 20 ans pour éliminer le papier et informatiser le réseau de la santé, Québec repart à zéro en misant tout sur un projet colossal qui pourrait coûter jusqu’à trois milliards $.

D’ici quelques années, le gouvernement promet que les Québécois auront accès à leur dossier médical complet, en temps réel, peu importe l’endroit dans le réseau de la santé.  

  • Écoutez le journaliste Alexandre Dubé avec Benoit Dutrizac sur QUB Radio:  

Tous les dossiers ainsi que les données de santé seront au même endroit, accessibles en un simple clic. 

Baptisé Dossier santé numérique (DSN), il s’agit du plus gros projet informatique de l’histoire du ministère de la Santé. Il fait partie du plan de transformation numérique du gouvernement de la CAQ. Fini le papier, les fax et les 700 systèmes informatiques différents branchés partout dans les multiples établissements du réseau de la santé, avance le ministère. 

Ce rêve, il ne date toutefois pas d’hier. Depuis la fin des années 1990, le ministère promet cette révolution technologique. Il a d’ailleurs essayé de le réaliser depuis plus de 20 ans en injectant près de deux milliards dans un bordel informatique. 

Pour cette raison, les classiques « dossiers papier » sont toujours présents, parfois numérisés, parfois non. Le fax pour communiquer est donc encore nécessaire, regrette le ministère.  

  • Écoutez la chronique de Félix Séguin au micro de Richard Martineau sur QUB radio:   

Mauvaise technologie 

La technologie n’était pas la bonne, admet en entrevue le sous-ministre associé à la Direction générale des technologies de l’information, Luc Bouchard. 

«Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné? Un manque de vision commune», mentionne-t-il. «C’est un peu dû aux technologies qui existaient à l’époque. Il y a dix ans, on n’était pas dans l’infonuagique.» 

Depuis, le réseau est aussi passé de 927 à 34 établissements sans jamais adapter les systèmes informatiques en fonction des fusions. «C’est resté des systèmes qu’on essaie de faire fonctionner ensemble», affirme M. Bouchard. 

Québec assure cette fois que la technologie est mûre et qu’il faut tout miser sur le Dossier santé numérique. «Là, on veut trouver un cœur, une machine, sur lesquels on va pouvoir connecter moins de systèmes, mais qui vont tous se parler ensemble», indique-t-il. 

Ce programme a été enclenché durant la pandémie. «On est rendu là. Avec la technologie, la pensée, les façons de faire à l’international», dit-il, refusant de préciser les possibles coûts en raison des futurs appels d’offres. Un document de travail obtenu par notre Bureau d’enquête l’évalue entre 1,5 milliard $ et trois milliards $.

  • Écoutez la chronique de Jean-Louis Fortin, directeur du Bureau d'enquête de Québecor

Sur pause 

Le ministère a déjà mis sur pause tous les projets informatiques du réseau. Le projet de Dossier clinique informatisé (DCI) unique de l’ex-ministre libéral Gaétan Barrette est mis au placard. La technologue choisie était désuète. 

Aucun investissement pour l’améliorer ne sera approuvé. Seules des mises à niveau afin de le protéger des failles pourront être réalisées. 

«Le système québécois s’est mis sur pause volontairement pour mieux repartir», indique le sous-ministre. «À terme, il y a beaucoup de systèmes qui vont disparaître et qui ne seront plus nécessaires». 

Comment va fonctionner votre futur dossier médical?  

Comprendre la comorbidité

Des milliards gaspillés  

Depuis 20 ans, les intervenants du réseau de la santé utilisent plusieurs outils informatiques incompatibles entre eux partout sur le territoire, ce qui est loin d’être optimal. Québec a pourtant injecté un peu plus de 2 milliards dans ces projets qui ont déjà atteint pour la plupart leur fin de vie utile. Pourtant, plusieurs ne sont toujours pas déployés complètement dans les réseaux. Voici les principaux : 

Dossier santé Québec (DSQ)  

  • Début : 2006 et toujours incomplet         
  • Coût jusqu’en 2021 : 1,8 G$         
  • Ce que dit le MSSS : Les informations dans le DSQ sont incomplètes et il doit être considéré seulement comme une référence complémentaire à des informations médicales. En conséquence, dans un établissement, il n’est pas possible pour l’instant d’accéder à des informations consolidées sur le patient.                  

Dossier clinique informatisé (DCI)  

  • Début : 2012 (toujours incomplet et suspendu)        
  • Coût au 31 décembre 2019 : 238 M$          
  • Ce que dit le MSSS : 24 établissements sur 34 ont des composantes DCI. Cependant, le niveau de fonctionnalité est inégal et plus souvent assez bas. La solution provinciale choisie, Cristal-Net, n’est pas idéale et sécuritaire. Cette solution ne constitue pas un outil permettant d’atteindre les objectifs de la transformation numérique.                  

Dossier médical électronique (DMÉ)  

  • Début : 2011         
  • Coût pour Québec : 60 M$                 

Il est utilisé dans les cabinets privés et pour leur appariement au Dossier santé Québec (DSQ). Il en existe plusieurs autres, selon les groupes de médecine de famille.


*Les systèmes informatiques pour la clientèle jeunesse et celle en perte d’autonomie ont également été des échecs qui ont coûté des dizaines de millions depuis 20 ans. D’autres, comme le Carnet santé Québec et le système de rendez-vous en ligne, ont des éléments qui fonctionnent bien. «Ce ne sont pas des investissements perdus», plaide le sous-ministre Luc Bouchard.  

Les données valorisées  

Grâce au nouveau Dossier santé numérique, Québec créera un gigantesque lac de données accessible à tout le réseau et aux chercheurs afin d’aider la science. 

Le ministère de la Santé souhaite valoriser les données qui se trouveront dans le Dossier santé numérique. 

Tous les centres hospitaliers universitaires ainsi que les organismes publics et parapublics qui font de la recherche pourront utiliser ces données. 

Oubliez toutefois la vente de ces données, assure le sous-ministre Luc Bouchard. Contrairement au ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon qui souhaite vendre les données médicales des Québécois comme celles de la Régie de l’assurance maladie aux pharmaceutiques, le ministère plaide qu’il n’en est pas question. «On ne veut pas vendre les données», promet M. Bouchard. 

Sécuritaire

La Loi sur l’accès à l’information devra être modifiée radicalement pour que le projet fonctionne. Des rencontres avec le ministre de la Santé Christian Dubé ont déjà eu lieu et des propositions sont déjà sur la table. 

«Oui, on veut amener la loi dans une étape moderne, qui donne l’accès aux informations de façon structurée, protégée et sécurisée», signale le sous-ministre. «On s’assure de la sécuriser, c’est notre première préoccupation.» 

Des investissements majeurs seront d’ailleurs alloués à la cybersécurité. 

Le ministère assure également que les entreprises qui décrocheront les contrats du Dossier santé numérique ne pourront pas utiliser les données des Québécois.