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Mal formés sur la santé autochtone

Les étudiants en soins infirmiers qui sortent de leur technique sont peu outillés sur cette réalité

Dre Raven Dumont-Maurice
Photo Chantal Poirier La pédiatre algonquine Raven Dumont-Maurice donne un cours sur la santé autochtone aux futurs médecins de l’Université McGill, à Montréal, et travaille dans un centre de santé sur le territoire mohawk de Kanesatake, dans les Laurentides.

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De nombreux programmes en soins infirmiers au Québec abordent peu ou pas du tout la santé autochtone dans leur cursus scolaire, laissant craindre que les dérives du système de santé décriées dans les dernières années se perpétuent. 

« On l’a vu avec Joyce Echaquan : le racisme envers les Autochtones peut tuer », lance la pédiatre algonquine Dre Raven Dumont-Maurice, en référence à l’Atikamek dont le décès sous les insultes de soignantes fait l’objet d’une enquête publique.

Et malheureusement, la pédiatre est convaincue que la formation des futures infirmières est trop minimale pour faire une différence dans leurs relations avec des patients autochtones, qu'ils soient des Premières nations, métis ou inuits.

Dans la foulée de la mort de Joyce Echaquan à l’Hôpital de Joliette, Le Journal a demandé à une vingtaine de cégeps de détailler le nombre d’heures dédiées à du contenu concernant les réalités autochtones dans leur technique en soins infirmiers. 

Sur les 11 qui nous ont répondu, aucun ne propose de cours spécifique à ce sujet. 

Au cégep de Granby, on « enseigne l’inclusion de manière générale, sans porter de regard particulier sur une diversité ou une autre», tandis que le cégep de Chicoutimi laisse cette sensibilisation à la discrétion de ses enseignants.

Même des établissements plus près des territoires autochtones comme ceux de Baie-Comeau ou de Sept-Îles n’ont pas de cours à l’horaire portant uniquement sur les réalités des Premières Nations, remarque la Dre Raven Dumont-Maurice.

D’autres cégeps disent effleurer le sujet.

Les trois expertes qui ont consulté la compilation du Journal jugent que la formation des futurs infirmiers est nettement superficielle, voire problématique.

D’autant plus que le rapport de la commission Viens, publié il y a un an, soulignait à grands traits l’importance d’inclure un volet sur les Autochtones dans les parcours de formation collégiales menant à une pratique professionnelle. 

Ce type de sensibilisation est de la plus haute importance car les effets de la colonisation sur leur santé perdurent encore aujourd’hui, selon Dre Dumont-Maurice, qui enseigne un cours sur la santé autochtone aux futurs médecins de l’Université McGill. 

Par exemple, les bébés autochtones sont hospitalisés pour des pneumonies sept fois plus souvent que les bébés allochtones.

« C’est un problème purement médical, mais il faut voir les enjeux sociaux derrière », dit-elle, en rappelant la surpopulation de nombreux logements sociaux insalubres et mal ventilés du Grand Nord.

« On peut pas regarder l’aspect médical sans avoir une base en histoire. C’est aussi simple que ça », résume la spécialiste. 

Tous dans le même panier

Titulaire de la Chaire de recherche autochtone en soins infirmiers à l’Université de Montréal, Amélie Blanchet Garneau remarque que les cégeps ont tendance à regrouper les Autochtones avec d’autres minorités dans un cours de type «approches interculturelles», comme on le fait depuis les années 1960.

«On nous met tous dans le même panier, alors que les Premières Nations, les Métis et les Inuits ont une histoire vraiment distincte », s’indigne Isabelle Wallace, une infirmière malécite dont le mémoire de maîtrise portait sur l’intégration de contenu autochtone en sciences infirmières. 

Mme Blanchet Garneau rappelle également l’importance de développer la conscience critique des futurs professionnels de la santé au cours de leur formation.

«Est-ce qu’on s’en tient à l’enseignement de coutumes et de traditions autochtones? Ou est-ce qu’on se demande quelle est notre histoire coloniale et comment ça influence les relations de pouvoir dans le système de santé?»

Une nouvelle génération de médecins autochtones 

Le Québec peut compter sur la précieuse expertise d’une cinquantaine de médecins autochtones de plus grâce au coup de pouce d’un programme peu connu.

« Depuis que je suis toute petite, je rêve d’être médecin. Mais je suis assez réaliste. Je ne pense pas que j’y serais arrivée sans ce programme », avance Emmanuelle O'Bomsawin, d’origine abénakise, qui recevra bientôt son diplôme de psychiatre.

Il y a déjà 8 ans, avec un enfant et une maîtrise en sciences infirmières en poche, elle a été admise à l’Université Laval via le Programme de formation de médecins des Premières Nations et des Inuits du Québec (PFMPNIQ)

Grâce à cette initiative, jusqu’à six places sur environ 900 sont réservées chaque année à des étudiants autochtones dans l’une des quatre facultés universitaires du Québec qui offrent le programme en médecine.

Pas simple

Les obstacles se dressant sur le chemin de certains de ces aspirants médecins — études dans une deuxième langue, parcours scolaire non traditionnel, éloignement — compliquent leur admission dans un doctorat extrêmement contingenté.

C’est pourquoi le PFMPNIQ a voulu créer une porte d’entrée pour leur permettre d’y accéder et ainsi contribuer à diversifier le profil de la profession.

«Ça ne prend pas nécessairement une cote R de 34 pour bien réussir en médecine», souligne Sophie Picard, de la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador, qui gère le programme.

À preuve, la gestionnaire huronne-wendate fait remarquer que seuls deux étudiants ont abandonné le programme sur les 54 admis par le biais du PFMPNIQ depuis sa création en 2008.

Faire sa part

Dre Raven Dumont-Maurice, 33 ans, est l’une de ces gradués.

Native de la communauté algonquine de Kitigan Zibi, en Outaouais, elle pratique aujourd’hui la pédiatrie dans une clinique de Kanesatake en plus d’enseigner un cours sur la santé autochtone à l’Université McGill.

«J’aime beaucoup travailler [à Kanesatake], mais retourner dans ma communauté est une idée qui me tient à coeur», admet-elle, tiraillée par le désir de soigner les siens.

Les médecins qui passent par le PFMPNIQ sont libres de pratiquer où ils veulent, mais plusieurs choisissent comme elle de travailler auprès des patients autochtones, que ce soit dans des communautés ou en milieu urbain.

« [Ces médecins] ont en commun le rêve d’une société où les Premières nations sont en santé » résume Mme Picard, qui les voit comme des modèles pour la prochaine génération.

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