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Projet de loi 84: lettre ouverte d'un père endeuillé

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J’habite dans la région de Mont-Saint-Hilaire, dans le comté électoral de Borduas. Mon député depuis 2014 est Simon Jolin-Barrette. Il est aussi ministre de la Justice. Je n’ai jamais rencontré mon député, et il ne s’est jamais adressé à moi, pas même dans la foulée de l’assassinat de ma fille de 18 ans, Daphné Huard-Boudreault, à Mont-Saint-Hilaire, le 22 mars 2017.  

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J’ai mis des mois à retrouver un sommeil potable et plus deux ans à retrouver l’énergie pour reprendre le travail, malgré une thérapie intense. Ma réclamation à l’Indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC) a été refusée deux fois. Le motif? Je n’étais pas présent sur le lieu et au moment précis où l’assassin a, de façon violente, assassiné ma fille Daphné. Je suis arrivé quelques minutes plus tard et j’ai assisté à l’imposant déploiement policier pour voir, incrédule, ma fille inerte se faire transporter jusqu’à l’ambulance.  

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Cela n’était pas suffisant aux yeux des fonctionnaires de IVAC pour que je sois «victime», donc admissible au remboursement de ma thérapie et au remplacement de mon salaire. Après trois ans de procédures, en juin dernier, le Tribunal administratif du Québec a annulé cette décision absurde. À l’instar de plusieurs victimes de la mosquée de Québec et de Lac-Mégantic, le contact brutal avec la scène de crime suffisait à me causer un choc post-traumatique et à me qualifier comme «victime». 

Mon député-ministre Jolin-Barrette n’est pas d’accord. Il présente un projet de réforme de l’IVAC (loi 84) qui fait obstacle à cette jurisprudence et qui fait en sorte qu’un père placé dans une situation identique ne serait désormais plus admissible au remplacement de revenu. Seuls les parents d’enfants mineurs le seraient. Seuls ceux qui auraient visualisé la scène de crime avant l’arrivée des policiers le seraient. De nouveaux obstacles parmi tant d’autres introduits par mon député-ministre Jolin-Barrette, arbitraires et irrationnels, qui ne visent qu’une chose, réduire la couverture et l’indemnisation des victimes. 

Vendredi dernier, je me suis adressé au ministre Jolin-Barrette en conférence de presse au nom de l’Association des familles de personnes assassinées ou disparues, dont je fais partie. J’étais aux côtés des trois partis d’opposition représentés par les députés Véronique Hivon (PQ), Christine Labrie (QS) et Marc Tanguay (PLQ), qui demandent unanimement à mon député de suspendre l’étude de son projet de loi le temps d’en étudier les impacts dévastateurs sur les droits des victimes. 

Étaient également présents en appui à cette demande pourtant raisonnable l’Association québécoise Plaidoyer-Cictimes, le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale, la Fédération des Maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence et Me Marc Bellemare, avocat spécialiste des droits des victimes, celui qui m’a défendu devant le Tribunal administratif, lui-même ancien ministre de la Justice. 

Le ministre matamore refuse et persiste à agir en rouleau compresseur malgré le tollé. De plus, chaque semaine, il publie une chronique dans notre journal local. Il se dit fier de son projet de loi et remercie les familles de s'être battues afin d'améliorer la loi. Pour ma part, c'est très frustrant de lire ça sachant que son projet de loi m’exclurait automatiquement de l’aide dont j’avais besoin pour nourrir ma famille. C'est une insulte et un comportement arrogant et inacceptable à mes yeux.

Monsieur le Ministre, allez-vous vraiment laisser cet héritage aux futures victimes et les regarder se mettre en faillite en raison d'un acte criminel? Ce gouvernement a-t-il un cœur? Une raison?

Il n’y a pas si longtemps, j’étais fier de mon député. Aujourd’hui, j’en ai honte.

Éric Boudreault

Père de Daphné

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