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Fermer définitivement boutique: deux entrepreneures racontent leur deuil

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Fermer boutique ou déclarer faillite à cause de la pandémie, ç’a beaucoup de conséquences négatives sur une personne : allô l’anxiété, l’insomnie, les deuils qui s’accumulent. Mais ça peut aussi lever tout un poids de sur les épaules et faire voir la vie autrement. Deux entrepreneures nous racontent.

Gaëlle Cerf, ex-copropriétaire du restaurant et camion de rue Grumman 78 

La copropriétaire Gaëlle Cerf pose devant son restaurant de tacos Grumman 78, situé sur la rue de Courcelle, dans l’arrondissement du Sud-Ouest, à Montréal. Elle a décidé de fermer son restaurant et camion de rue faute de rentabilité.
Courtoisie
La copropriétaire Gaëlle Cerf pose devant son restaurant de tacos Grumman 78, situé sur la rue de Courcelle, dans l’arrondissement du Sud-Ouest, à Montréal. Elle a décidé de fermer son restaurant et camion de rue faute de rentabilité.

 

Gaëlle Cerf, ex-copropriétaire du restaurant de tacos Grumman 78 dans l’arrondissement du Sud-Ouest à Montréal s’estime chanceuse. Elle s’est sauvée d’une faillite, mais elle l’avoue : elle est «libérée» d’un poids sur ses épaules.

«On se sent beaucoup plus léger. C’est très bizarre, mais ça permet de reprendre le contrôle de ce que l’on fait. Je n’ai plus de comptes à rendre à personne», avoue-t-elle. 

«L’insécurité d’emploi au niveau entrepreneurial est quelque chose qui est absolument essoufflant, difficile [même si] c’est un choix que les entrepreneurs et les employés font [...] de travailler dans ces business-là», enchaîne-t-elle.

Donner au suivant

Gaëlle Cerf fait un bref arrête et va déposer des aliments à l’entrepôt du frigo Saint-Henri.
Alex Proteau
Gaëlle Cerf fait un bref arrête et va déposer des aliments à l’entrepôt du frigo Saint-Henri.

Chaque personne vit ce lendemain de veille entrepreneurial à sa façon. Pour elle, le meilleur remède est de faire ce qui la passionne: cuisiner. Depuis peu, Gaëlle aide Claude Chevalot et Lisa Spector, gestionnaires du frigo communautaire St-Henri sur la rue Notre-Dame O à Montréal, où les gens dans le besoin prennent des denrées ou un repas gratuitement. 

«Quand tu te rends compte qu’il y a des gens qui n’arrivent pas à manger, nos problèmes à nous deviennent vraiment secondaires. Je me suis guérie en faisant ça, en faisant une quantité phénoménale de bouffe pour les amener au frigo», explique Gaëlle. 

Imprévisible

Sur cette photo prise en 2016, Gaëlle Cerf (à gauche) pose avec son associée Hilary McGrown (à droite) et deux membres de la cuisine.
Courtoisie
Sur cette photo prise en 2016, Gaëlle Cerf (à gauche) pose avec son associée Hilary McGrown (à droite) et deux membres de la cuisine.

Gaëlle et son associée, Hilary McGrown, prévoyaient toute une année 2020. Ouverture d’un comptoir au marché Time Out Market et un potentiel nouveau local à Pointe-Saint-Charles. Les deux femmes avaient mis beaucoup d’argent sur la table, mais la pandémie est venue jouer les trouble-fêtes.

La seconde fermeture des restaurants annoncée par François Legault aura été le clou dans leur cercueil. Le 28 septembre 2020, les deux associées ferment définitivement les portes de leur restaurant après dix ans d’opération, et ce, avec un très bon début d’année.

Le deuil entrepreneurial de Gaëlle ne s’est pas vécu dès l’annonce, car le sort de ses 40 employés la préoccupe davantage.

«En tant que propriétaire d’entreprise, ta priorité, c’est ton staff. Tu leur donnes une paie. C’est toi qui payes leur loyer. La bouffe qu’ils rapportent à leur table c’est grâce à ta paie. C’est une obligation morale de prendre soin de ces gens-là», détaille-t-elle.

Tout de même, un sentiment d’échec a par la suite vagué dans son esprit. «On y fait face, mais après ça passe, car on sait que ce qui est arrivé est hors de notre contrôle», résume-t-elle. 

Gaëlle estime n’avoir pas suffisamment écouté les signes que lui envoyaient son corps.

«Physiquement, on en souffre encore. On a des traces physiques d’une année qui a été extrêmement difficile au plan créatif.»

L’accumulation de stress a même causé des maux dentaires chez le chef. «Il a encore mal et va encore chez l’ostéopathe», révèle-t-elle.

Noémie Martin, ex-franchisée d’un restaurant Copper Branch  

Noémie Martin, ex-propriétaire de la franchise Copper Branch, un restaurant végétalien dans l’arrondissement Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce. Mme Martin pose devant son entreprise officiellement en faillite depuis le mois novembre.
Courtoisie
Noémie Martin, ex-propriétaire de la franchise Copper Branch, un restaurant végétalien dans l’arrondissement Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce. Mme Martin pose devant son entreprise officiellement en faillite depuis le mois novembre.

Les jours suivants la faillite de son restaurant n’ont pas été de tout repos pour Noémie Martin. Prise de somnifères, fatigue extrême, difficulté à dormir longtemps, l’ex-franchisée d’un restaurant Copper Branch dans l’arrondissement Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce ne canalise pas encore sa faillite. 

«Je carbure encore à l’adrénaline et la cortisone, car c’est énorme de gérer ça. Même si c’est un syndic qui le fait, on se pose beaucoup de questions», confesse celle qui qualifie l’ouverture d’un restaurant comme le rêve d’une vie. 

Cette décision a eu des répercussions immédiates dans ses poches : elle a vendu sa maison, sa voiture, ses meubles et autres biens.

«Ce sont des choses que je ne pouvais plus me permettre de garder. Mon mari et moi, on n’a plus de revenus depuis la mi-mars», révèle Noémie Martin. 

Noémie Martin a fait faillite en novembre dernier. Elle a dû vendre sa maison, son auto. Elle habite dorénavant chez sa fille dans l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville.
Alex Proteau
Noémie Martin a fait faillite en novembre dernier. Elle a dû vendre sa maison, son auto. Elle habite dorénavant chez sa fille dans l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville.

Réflexion

L’entrepreneure ne vit pas avec un sentiment d’échec. Elle n’aurait pu prévoir que la clientèle provenant des deux universités et des trois centres hospitaliers entourant son commerce disparaitrait d’un coup.

«La faillite n’est pas de mon fait. Je vais faire une faillite personnelle alors que j’ai une cote de crédit de 850», raconte avec désarroi la franchisée du resto Copper Branch.

Cette période de réflexion l’a fait réfléchir sur ses habitudes de consommation. Elle priorise désormais un mode de vie minimaliste.

«J’adore ça, l’idée de vivre comme une nomade, de ne plus rien posséder», concède-t-elle. 

Pour occuper sa tête, Noémie consacre son temps à des activités tels le tricot et la broderie, mais pas de lecture pour le moment.

«C’est très difficile pour moi ces temps-ci. Depuis le début de la pandémie, j’ai beaucoup de mal [à me concentrer]», admet celle qui collectionne pourtant les bouquins.    

Si cette aventure imprévisible comporte son lot de défis, Noémie demeure optimiste.

«Je viens de transformer un drame, un écueil, en opportunité. J’ai l’opportunité pendant neuf mois de m’autodisséquer, de voir quelles sont mes forces que je peux utiliser pour gagner de l’argent[...] Je ne vise pas des gros revenus. Juste de quoi vivre», conclut-elle. 

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