/weekend
Navigation

Nos vraies racines

<strong><em>Les Autochtones<br>La part effacée du Québec</em><br>Gilles Bibeau</strong><br>Éd. Mémoire d’encrier
Photo courtoisie Les Autochtones
La part effacée du Québec

Gilles Bibeau

Éd. Mémoire d’encrier

Coup d'oeil sur cet article

Ils sont nombreux, en ce moment, les ouvrages qui parlent de nos ancêtres français et de notre métissage avec les Premières Nations, et c’est tant mieux. Pendant trop longtemps, l’histoire officielle a négligé cet apport essentiel à notre identité québécoise et c’est aujourd’hui avec une fierté certaine que nous renouons avec nos vraies racines.

Le professeur et anthropologue Gilles Bibeau propose donc une nouvelle vision de notre implantation en Nouvelle-France, celle d’une « histoire simultanée » ou « à parts égales », c’est-à-dire qui accorde « une égale valeur aux archives écrites des Européens et aux récits oraux des Autochtones ». C’est la seule manière, dit l’auteur, d’écrire notre histoire, dans le respect de ceux qui furent ici en terre d’Amérique longtemps avant nous et dont on a trop souvent négligé l’opinion qu’ils se faisaient de nous. Car l’histoire des peuples n’est pas uniquement constituée de documents écrits, mais aussi d’archives orales qu’il est nécessaire de connaître.

Mythe remis en question

Il est vrai, dit Bibeau, qu’il fut difficile, pour les explorateurs et missionnaires européens, d’admettre « que les Autochtones d’Amérique aient pu posséder des mythes tout aussi grandioses, des systèmes de pensée tout aussi logiques et des savoirs tout aussi performants, tout en étant différents, que ceux de l’Europe ». Mais il existe de nombreux témoignages qui le prouvent, comme celui du père jésuite Joseph-François Lafitau (1681-1746), qui a côtoyé pendant sept ans les Mohawks du Sault–Saint-Louis, aujourd’hui Kahnawake. 

« Lafitau décrit, avec une justesse rare à l’époque, le système de parenté iroquois, la place éminente des femmes dans cette société et la vision que les Mohawks se faisaient de la nature, du monde et de la religion. Le jésuite dit aussi son admiration pour les manières de penser des Mohawks, pour l’intense participation de tous dans les prises de décision concernant le groupe et pour l’extraordinaire éloquence de leurs chefs. »

Plus au sud, les civilisations maya, aztèque et inca faisaient preuve d’une « organisation politique d’une grande complexité ressemblant, sous de nombreux rapports, à celle existant à la même époque en Europe et en Asie ». On connaît la suite : les conquistadores espagnols se lancèrent à leur poursuite pour les détruire et s’emparer de leurs richesses.

Bibeau remet en question le mythe du bon colonisateur français qui aurait apporté la richesse et le progrès aux Autochtones. « Doit-on vraiment croire, demande-t-il, que les Français qui sont venus en Nouvelle-France étaient différents de ceux qui colonisèrent, quelques siècles plus tard, l’Afrique occidentale, le Maghreb, l’Indochine et la Nouvelle-Calédonie ? » Je serais porté à répondre : non. 

Puis il conclut : « Le pédagogue brésilien Paulo Freire a montré dans sa Pédagogie de l’opprimé (1968) que le colonialisme ne peut réussir qu’à la condition de pouvoir convaincre le colonisé de la vérité du mythe inventé par le colonisateur pour amener le dominé à se modeler à l’image du dominant. » 

Ignorés

J’ouvre ici une parenthèse. Cela vaut également pour le pouvoir colonial canadien qui réussit à maintenir sa domination sur le Québec par la peur. Peur de tout perdre : passeport, montagnes Rocheuses, pension de vieillesse, niveau de vie, etc. Franz Fanon n’a-t-il pas écrit ceci dans Les damnés de la terre : « Le colonialisme ne se contente pas de tenir un peuple sous son emprise par une sorte de logique pervertie, il se tourne vers le passé du peuple opprimé, le déforme, le défigure et le détruit. » Fin de la parenthèse.

Bibeau a raison d’affirmer que l’arrivée de Jacques Cartier puis celle de Samuel de Champlain en terre d’Amérique n’ont pas fait que des heureux. 

Il rappelle à juste titre « qu’aucun chef autochtone pouvant parler au nom des Premières Nations ne fut invité à participer, après la conquête britannique de la Nouvelle-France, aux négociations qui se firent uniquement entre des représentants de l’Angleterre et de la France ».

Cet essai bien documenté s’inscrit dans la foulée des ouvrages de Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque et jette un éclairage novateur et nécessaire – même si ça fait mal — sur la présence autochtone millénaire en Amérique du Nord.