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La culture en crise: patience chez Éloize

Le fondateur du Cirque Éloize, Jeannot Painchaud, ne voit pas de retour à la normale avant 2023

Jeannot Painchaud
Photo courtoisie, Cirque Éloize Jeannot Painchaud a tenté du mieux qu’il le pouvait de garder ses troupes motivées malgré la pandémie.

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Compagnie de cirque qui existe depuis près de 30 ans, le Cirque Éloize a vu 95% de ses revenus tomber à zéro du jour au lendemain avec l’arrivée de la pandémie. Après ce coup dur, l’entreprise a mis en place une série de projets qui pouvaient se tenir malgré les mesures sanitaires. En entrevue avec Le Journal, le fondateur d’Éloize, Jeannot Painchaud, se montre très réaliste quant à un retour à la normale qu’il ne voit pas avant 2023 ou 2024.

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Comment ça se passe au Cirque Éloize en ce moment?

«Au fil des derniers mois, on a compris que ça allait être beaucoup plus long qu’on le pensait tous au printemps dernier. On a pris acte de ça. Ça ne sert à rien de booker des tournées internationales en ce moment parce que les gens ne sont pas prêts à s’avancer. Pour nous, la reprise est quelque part en 2022, graduellement, et il y aura un retour à la normale en 2023 ou 2024.» 

De quelle manière la pandémie a-t-elle affecté le Cirque Éloize depuis presque un an?

«Ç’a été une catastrophe épouvantable. Plus de 95% de notre chiffre d’affaires est tombé à zéro du jour au lendemain. Les premières semaines, ç’a été l’enfer. Mais en même temps, on a eu un réflexe très rapide de mobiliser notre gang. Pendant quelques semaines, ç’a été de gérer les annulations de tournée. Tout le monde a vécu la même danse.» 

«Quand la PCU est arrivée, ç’a été un baume. Le premier réflexe qu’on a eu, c’était de se demander comment garder notre monde motivé. Il fallait prendre acte qu’on était en pause et qu’on devait l’accepter. Ça ne servait à rien de se battre.» 

Est-ce qu’il y a un moment l’an dernier où vous avez pensé que ça pouvait être la fin pour Éloize?

«Jamais. Pas un instant. Ç’a été difficile. Mais je suis de nature bien trop optimiste, combative. Je ne me suis pas permis de penser ça. On s’est mis très rapidement au travail pour aller chercher de l’aide, on a emprunté de l’argent, il y a eu des subventions disponibles. On a été très prudent. Ç’a été géré de manière très serrée. Christian Leduc, notre directeur général, a été très bon pour maintenir nos équipes motivées. On a formé plein de comités: bien-être, relance, développement, artistique. Un mois après le début de la pandémie, je pense qu’on avait sept comités. Pendant le premier mois et demi, on se faisait un petit 5 à 7 sur Zoom à tous les jours avec tous ceux qui pouvaient. On se demandait comment on allait. Ça nous a permis de se confier, de parler de nos familles.» 

Combien y a-t-il d’employés chez Éloize?

«Juste avant la pandémie, sur le payroll, on parlait de 400 personnes. Là-dedans, il y a une centaine de permanents. Dans ceux-là, j’inclus les artistes qui étaient sous contrat pour des périodes de deux ans. Au bureau, c’était 35 employés salariés. Il y a 300 pigistes qui ne sont pas à temps plein, mais qui travaillaient de manière régulière avec nous.» 

Quel pourcentage des artistes de cirque ont décidé d’abandonner le milieu et de se réorienter?

«L’association En piste a fait un sondage dans les derniers mois et les résultats ont été assez dramatiques. Plus de la moitié des artistes songeaient à changer de métier. Il faut dire que lorsque les trois principaux employeurs (Cirque du Soleil, Éloize et les 7 Doigts) n’ont plus de show du jour au lendemain, ça fait beaucoup de monde qui n’a pas de travail. Mais il y a eu un regain pendant l’été. On a pu rouvrir le studio pour que les gens puissent revenir à l’entraînement. Ç’a ramené de l’espoir.» 

«Ce que je trouve difficile, c’est quand je pense à la cohorte qui a fini l’École nationale de cirque en avril 2020 et qui n’a pas eu de spectacle de fin d’année ni de contrat. Là, ça fait presque un an qu’ils sont sortis et ils ne travaillent pas. Ça, c’est difficile. C’est le début de ta carrière. Le sommet de ta carrière, comme acrobate, ce sont les cinq premières années quand tu sors de l’école.» 

Est-ce que cela pourrait avoir un impact sur la relève dans les prochaines années?

«Oui, clairement. C’est le danger. C’est pour ça que dès qu’on va pouvoir faire des projets, peu importe la taille des projets, on va ramener des jeunes artistes au travail. Il faut absolument leur donner de l’espoir. Sinon, ils vont se réorienter. Mais c’est la même chose dans plusieurs disciplines, que l’on pense aux musiciens ou aux athlètes. La grande particularité d’un artiste de cirque par rapport à un comédien, c’est que l’entraînement quotidien est essentiel au maintien de la performance de haut niveau.» 

Quels projets avez-vous mis en place dans la dernière année malgré les contraintes sanitaires?

«On a eu une première proposition complètement en dehors de ce qu’on fait habituellement. La Fondation de la Cité de la Santé de Laval cherchait une manière d’amener un baume aux travailleurs de la santé. On a fait une trentaine de capsules d’environ trois minutes appelées Dans l’arc-en-ciel. Ça mettait en vedette un travailleur de la santé qui était célébré et on lui rendait hommage avec une personnalité publique.» 

«En juillet, on a aussi eu une subvention pour faire un spectacle en distanciation avec une douzaine d’artistes, Le Maître-Nageur, à l’île Sainte-Hélène. Les gens s’installaient devant la scène dehors, en pique-niquant. Ç’a été un moment de bonheur intense pour nos artistes, nos techniciens. C’était le premier projet concret de spectacle depuis le mois de mars.» 

«À l’automne, on avait un autre projet mais avec le confinement, il a fallu le transformer en film. Au lieu de faire un simple livestreaming, on a fait un film d’art documentaire: Sept moments de joie. Il y a plus de 1000 personnes qui l’ont regardé dans le temps des Fêtes.» 

Le Cirque Éloize s’est rendu en Égypte le mois dernier. Pour quelle occasion?

C’était pour le Championnat mondial masculin de handball. On a été choisi pour faire les cérémonies d’ouverture. On est parti une quarantaine de personnes là-bas, en plein reconfinement. Ce n’était pas facile avec la distanciation sociale et les bulles. Il y avait 32 pays là-bas et aucun spectateur dans le stade. Il y avait beaucoup de pression sur notre équipe et des difficultés logistiques. Mais tout a été livré à la date prévue. Ç’a donné beaucoup confiance à nos partenaires étrangers pour la relance.» 

Vous avez annoncé récemment que le spectacle Seul ensemble ne pourrait être présenté cet été à Québec. Est-ce la fin pour de bon pour cette production?

«Pour l’instant, on a tiré le rideau provisoirement. Dans nos cœurs et nos têtes, on aimerait beaucoup le ramener et le plus tôt possible. On a fait un premier report. Mais là, envisager un deuxième report dans les conditions actuelles... On a été obligé de prendre une vraie pause. Ç’a été le coup le plus dur récemment. Y’avait beaucoup d’artistes et de techniciens là-dessus. Mais bon, le show existe. Le matériel est dans des coffres qui dorment dans un entrepôt. Après, ça va demander du temps et de l’investissement pour le remonter. Mais c’est notre souhait à tous.» 

Est-ce qu’Éloize envisage d’autres projets virtuels cette année?

«On est en train de réfléchir à différentes idées. On a des projets en développement vraiment fun qui sont encore confidentiels. On se réinvente encore une fois. On est très optimistes du point de vue de créer, d’apporter des choses nouvelles. On a envie de raconter des choses qui touchent. Il faut s’armer de patience et surtout travailler pour être prêts quand ça va repartir. Quand les green light [feux verts] vont arriver, j’ai l’impression que les gens vont avoir tellement envie de sortie, d’aller dans un théâtre, voir un spectacle, un film, j’ai l’impression que ça va partir fort. Mais il faut être serein, se dire que c’est une pause dont il faut profiter. On incite beaucoup le monde à prendre soin d’eux, de leur famille.» 

BIO  

Nom: Jeannot Painchaud 

Profession: Dans les années 1980, il a d’abord fait ses armes comme artiste de cirque en tant qu’acrobate, jongleur et spécialiste de la bicyclette artistique. En 1993, il a cofondé le Cirque Éloize. Après avoir occupé tous les rôles dans l’entreprise, il en est aujourd’hui le président et chef de la direction. Avant la pandémie, le Cirque Éloize comptait 35 employés salariés dans ses bureaux et des centaines de pigistes.

Impact: Les créations du Cirque Éloize ont été acclamées par plus de 5 millions de spectateurs et cumulent plus de 5500 représentations réparties dans quelque 550 villes à travers le monde. Saloon et Hotel sont les deux spectacles en tournées internationales. Serge Fiori, Seul Ensemble a été présenté à Montréal et à Québec, tandis que Nezha est présenté comme production estivale à la Cité de l’énergie de Shawinigan.