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De l’huile de palme des tropiques pour nourrir les vaches du Québec

Elle est très fréquemment utilisée pour résoudre des problèmes de lactation

max Dubois
Photo courtoisie Max Dubois, propriétaire de L’Échoppe des fromages de Saint-Lambert, souligne qu’il y a plusieurs petits producteurs qui ne mettent pas de « cochonneries » comme l’huile de palme dans leur fourrage pour nourrir leurs animaux.

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Fromages avec une drôle de texture, beurre dur comme de la roche, lait à café qui ne mousse plus... des fromagers craignent que l’huile de palme que l’on donne aux vaches vienne gâcher la qualité des produits laitiers, des affirmations que nient les Producteurs de lait du Québec.

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« Quand on fait du fromage, ça ne coagule pas comme on veut. Il y a même des baristas qui ne veulent plus de lait commercial parce qu’il ne mousse plus. L’eau bout. Ça fait un café bouilli », dénonce Max Dubois, propriétaire de L’Échoppe des fromages de Saint-Lambert, sur la Rive-Sud de Montréal. 

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Ces dernières années, des producteurs de lait ont commencé à mélanger de l’huile de palme à la nourriture qu’ils donnent parfois à leurs vaches pour gonfler la matière grasse du lait, son poids, et ainsi engranger plus de profits.

« La grosse majorité des petits producteurs préfèrent ne pas en utiliser parce qu’ils se questionnent sur la qualité du lait, qui pourrait être altérée », observe Marie-Josée Renaud, coordonnatrice de l’Union paysanne.

Secret de polichinelle 

Dans l’industrie, c’est un secret de polichinelle. De nombreux producteurs mal à l’aise ont avoué au Journal recourir à cette technique, mais ont systématiquement refusé que leur nom soit mentionné. Plusieurs fromagers ont aussi fait part de leurs inquiétudes en exigeant l’anonymat.

« La grosse aberration, c’est de dire que c’est du “Fait local”, alors que l’huile vient de l’autre bout du monde, détruit des forêts, et, nous, on donne ça à nos vaches », soupire le fromager Max Dubois.

Pour Sylvain Charlebois, directeur du Laboratoire en sciences analytiques agroalimentaires de l’Université Dalhousie, les agriculteurs y ont recours parce qu’ils croulent sous la pression des quotas et de la gestion de l’offre.

« On ignore les effets sur la santé humaine. Je me pose de sérieuses questions. On ne le sait pas. Je suis extrêmement inquiet », va jusqu’à affirmer le chercheur.

L’industrie préoccupée

Pour Roger Bergeron, président de la célèbre Fromagerie Bergeron de Saint-Antoine-de-Tilly, c’est l’aspect éthique de l’huile de palme qui pose problème.

« Ce produit ne doit pas être utilisé dans l’alimentation animale pour la fabrication du lait. Nous connaissons les ravages environnementaux que la production de ce produit impose et nous ne voulons pas avoir de trace de cette huile dans nos produits », souligne-t-il.

Au Conseil des industriels laitiers du Québec (CILQ), qui regroupe de gros noms comme Danone, Kraft, Saputo, jusqu’aux plus petits comme la Famille Migneron ou la Fromagerie des Cantons, on se dit aussi préoccupé.

« Cette pratique soulève des questionnements et quelques préoccupations », reconnaît le grand patron de l’organisme, Charles Langlois, qui ignore si la pratique est répandue.

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Du même souffle, il affirme n’avoir « aucune preuve scientifique que l’utilisation de l’huile de palme par les producteurs [a] des effets sur la qualité et les fonctionnalités de nos produits et encore moins sur la santé des consommateurs ».

Chez Agropur, qui compte près de 3000 membres, on constate certains questionnements, mais on dit n’avoir « pas eu de plainte soulevée relativement à la qualité du beurre ».

Les producteurs se défendent

Aux Producteurs de lait du Québec (PLQ), on reconnaît qu’entre 20 et 25 % des producteurs utilisent l’huile de palme pour des vaches qui ont de la difficulté avec la lactation, mais on rejette les accusations de certains fromagers.

« Le changement de consistance dans le lait, on le questionne. Il n’y a pas de faits qui démontrent cela », martèle plusieurs fois en cours d’entretien François Dumontier, directeur des communications des PLQ.

Selon lui, l’huile de palme est utilisée depuis des décennies et rien n’indique une hausse récente de son utilisation ni d’un impact sur la qualité du lait.

Or, même s’il n’y a pas de risque, les membres des Producteurs de lait du Québec essayent quand même à grands frais de trouver des façons de s’en passer.

« En raison des incidences environnementales et des désavantages financiers, on ne dicte rien aux producteurs, mais on travaille à leur proposer des alternatives. On vient d’autoriser le financement d’un projet de recherche », dit-il pour conclure. 

Un expert nie tout risque pour la santé      

Les produits dérivés de l’huile de palme ne peuvent pas être accusés de tous les torts parce que ses composantes se retrouvent déjà, en partie, dans le lait de vache, selon un expert de l’industrie.

« Le lait naturel que la vache produit contient déjà le tiers de sa matière grasse sous forme d’acides palmitiques », explique Daniel Lefebvre, chef de l’exploitation de Lactanet, une firme de service-conseil en production laitière fondée par Valecta, CanWest DHI et Le Réseau laitier canadien. 

Il affirme que la proportion d’acides palmitiques dans le lait des 5000 troupeaux du Québec n’a pas bougé depuis un an et s’élève toujours à 34 %. 

On ne peut cependant pas savoir si ce 34 % contient l’acide palmitique naturel de la vache ou bien celui qui vient de l’huile de palme qu’on lui donne à manger.

« Les risques pour la santé, ce n’est clairement pas vrai. L’acide palmitique de l’huile de palme n’est pas différent de l’acide palmitique qui est produit naturellement par la vache », soutient Daniel Lefebvre.

Athlète olympique

M. Lefebvre, qui porte aussi le chapeau de directeur général de Valacta, admet que bien des aliments qui se retrouvent dans l’assiette des vaches laitières sont « commerciaux ». 

« Souvent, quand un producteur achète sa moulée, lui-même ne sait pas nécessairement ce qu’il y a dedans, comme ingrédient, et nous non plus. On sait que c’est un supplément protéique à 45 %, par exemple, mais on ne sait pas si la protéine vient de telle source ou telle autre source », indique-t-il.

Daniel Lefebvre compare la performance de la vache laitière à celle d’un athlète de haut niveau, qui a besoin d’énergie pour performer.

« Comme un athlète olympique qui doit manger 10 000 calories dans sa journée, c’est la même chose pour une vache qui produit beaucoup de lait. Le défi, c’est qu’elle consomme assez d’énergie pour combler ses besoins », conclut-il. 

« Pas besoin d’huile de palme si la vache mange de l’herbe »      

Les vaches qui se nourrissent d’herbe n’ont pas besoin de supplément d’huile de palme pour produire leurs matières grasses, estime Yan Turmine, agronome chez Bélisle Solution Nutrition.

« Quand ta vache mange des grains comme un cochon, à ce moment-là, tu as besoin de l’huile de palme parce qu’il faut du gras. Ça devient un produit miracle », résume le directeur de Bélisle Solution Nutrition, qui aide les producteurs à développer des solutions de nutrition pour leurs animaux.

Importée d’Indonésie

Une vache qui mange majoritairement de l’herbe n’aura pas besoin d’huile de palme pour augmenter son gras, tandis qu’une vache qui se nourrit de 60 % de concentrés de grains et de 40 % de fourrage en aura besoin.

L’huile de palme donnée aux vaches sous forme de granule que l’on ajoute dans le fourrage provient d’Indonésie, où elle est fabriquée. On l’importe ensuite ici par conteneurs, souligne l’agronome.

Il insiste au passage pour dire que ce produit est autorisé par l’Agence canadienne d’inspection des aliments.