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Affaire Jérémy Gabriel: peut-on rire d'un enfant handicapé?

Affaire Jérémy Gabriel: peut-on rire d'un enfant handicapé?
Photo Nicolas Saillant

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Bien que je comprenne bien le combat de Mike Ward sur la liberté d’expression qui se retrouve actuellement devant la Cour suprême du Canada, je lui donne peu de chances de succès à la suite de ce que j’ai pu constater lors de l’audience. Je donne toutefois raison à presque tout l’argumentaire de l’avocat de Mike Ward, Me Julius Grey, sur la notion de la liberté d’expression. Cependant, là où le bât blesse, selon moi, et ce qui semble être l’avis également des juges de la Cour suprême, c’est qu’on s’attaque dans cette affaire à un enfant handicapé et qu’au Québec, on protège la vulnérabilité des enfants dans presque tous les domaines...

Malgré la complexité de l’affaire, il faut comprendre que la liberté d’expression au Québec est un droit presque absolu, mais elle est limitée par plusieurs exceptions, dont, entre autres, l’incitation à la haine ou à la violence, l’atteinte à la réputation ou le discours haineux ou déshumanisant. Il y a déjà, en effet, une jurisprudence abondante sur la liberté d’expression, et ce n’est pas la première fois que la Cour suprême a à établir des balises dans ce domaine.

Par contre, lors de l’audience à la Cour suprême du Canada, dans l’affaire Mike Ward c. Jérémy Gabriel, un élément semble bouleverser les décideurs: au Québec on protège les enfants dans tous les domaines, et il semblerait dans le cas qui nous préoccupe, sans entrer dans tous les principes juridiques entourant cette affaire, qu’il s’agira ici d’un nouvel élément à considérer lorsqu’on parlera de liberté d’expression.

Certes, on sait très bien maintenant avec la jurisprudence à cet effet que la notoriété expose à la critique et à la satire. La personne publique qui choisit d’être publique doit s’attendre à la moquerie, et je crois que la liberté d’expression permet même, la plupart du temps, de rire du handicap d’une personnalité publique adulte.

Qu’en est-il par contre des enfants handicapés qui sont dans la sphère publique? Ce sont des personnes plus vulnérables dans notre société, et ce serait une erreur de ne pas en tenir compte et de les inclure dans la jurisprudence qui traite principalement d’adultes. Je crois que ce n’est pas du tout la même chose quand on parle d’un enfant...

«Un enfant n’a pas les mêmes moyens qu’un adulte pour faire face à la situation.»

«Il s’agit d’une situation particulière, c’était un enfant!»

Voici quelques exemples de commentaires que les juges de la Cour suprême tenaient sur le fait que, durant la période des blagues, Jérémy Gabriel était un enfant. Cela m’a mis la puce à l’oreille, et je crois que ça pourrait totalement changer l’issue de la décision, malgré le fait que certains juristes diront que ce n’est pas l’enjeu ici. Je ne suis pas dans la détermination technique à savoir s’il s’agit de discrimination ou pas. Je laisse ça aux décideurs, surtout que cet élément est contredit par une dissidence de la juge Savard en Cour d’appel. Cependant, je crois que c’est un élément qui pourrait changer bien des choses à la suite de ce que j’ai vu de l’audition.

Ne pensez pas que je veux dire qu’on doit censurer l’humour. L’autocensure est problématique. Je ne crois pas que ce dossier devrait amener à l’autocensure des artistes puisqu’ici, et je ne pense pas qu’on est dans un flou, on peut cibler le problème d’après moi: c’était un enfant. Ce n’est peut-être pas totalement juridique, ce que je dis, mais c’est logique, et les juges de la Cour suprême ont tendance à nous rappeler que le droit doit toujours être logique.

Le dossier a pris une tout autre tournure avec la dissidence de la juge Savard de la Cour d’appel, qui était en faveur de la position de Mike Ward. Il semblait avoir une chance de succès malgré la décision du Tribunal des droits de la personne et de la majorité de la Cour d’appel, qui le condamnaient.

Je crois, par contre, que le fait que Jérémy Gabriel était mineur au moment des blagues vient tout changer l’issu du litige devant la Cour suprême.

Ici, il faut comprendre que la personne qui s’attaque à un enfant handicapé, même s’il a une notoriété publique, doit savoir ou devrait savoir que l’impact sur sa vie sera démesurément plus grand et dévastateur que celui sur la vie d’un adulte qui est volontairement et en toute conscience, en ayant la capacité de peser le pour et les contre, entré dans l’arène publique.

L’adulte ayant fait ce choix aura également la capacité d’affronter ce qu’on pourrait dire sur lui. On se rappelle que l’atteinte à la dignité selon la Charte n’est pas seulement de se sentir triste ou insulté en raison des propos, il faut que ça cause une détresse psychologique chez la personne.

Un enfant n’a pas cette capacité de confronter et de soupeser des propos satiriques tenus contre lui. Il sera grandement impacté puisqu’il est en construction de sa personnalité et peut beaucoup plus facilement tomber dans la détresse psychologique dont on parle. Ajoutez à cette détresse d’acceptation de soi l’intimidation possible. C’est déjà pas facile de nos jours vu la problématique d’intimidation chez les jeunes. C’est même un combat que la société essaie de mener pour l’enrayer. Imaginez si votre enfant est handicapé et qu’il doit déjà concilier avec son handicap tous les jours et que par-dessus le marché un humoriste très connu peint une belle cible sur lui... les enfants peuvent être méchants...

L’humoriste en général malgré toute la latitude qu’il a est quand même responsable de ses propos. Les humoristes comprennent déjà très bien qu’ils ne doivent pas franchir la ligne de l’incitation à la haine ou à la violence. Maintenant, avec l’affaire Ward c. Gabriel, je ne crois pas qu’ils seront plus censurés qu’avant dans l’ensemble de leur œuvre, mais je crois qu’ils devront maintenant considérer l’impact de l’humour sur un jeune puisqu’il est logique de comprendre que l’impact est hautement plus dévastateur sur lui que chez un adulte.