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«Nous avons le talent pour produire des vaccins»

Une sommité québécoise a reçu des miettes du fédéral pour développer un remède contre la COVID-19

Institut universitaire de cardiologie
Photo courtoisie Le Centre de recherche en infectiologie de l’Université Laval du Dr Gary Kobinger serait peut-être sur le point de commercialiser un vaccin si Ottawa avait injecté les millions de dollars nécessaires.

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Ottawa estime que le pays n’a ni la capacité manufacturière ni les cerveaux pour développer ses vaccins contre la COVID-19, mais a refusé de soutenir un vaccin mis au point par le Québécois à l’origine de celui contre Ebola. 

« On aurait pu avoir terminé les essais cliniques en novembre, mais on n’a pas eu l’argent, gronde Gary Kobinger, directeur du Centre de recherche en infectiologie de l’Université Laval. On est la seule équipe canadienne qui a avancé un vaccin jusqu’à l’homologation [celui contre Ebola], mais personne n’est venu voir ce qu’on faisait. »   

  • Écoutez l'entrevue du professeur au département de microbiologie-infectiologie et immunologie à la faculté de médecine de l’Université Laval, Denis Leclerc, avec Benoit Dutrizac sur QUB Radio:   

Juste avant la COVID-19, il a dirigé le développement en un an du vaccin qui a mâté Ebola. En parallèle, il a travaillé sur un vaccin contre le Zika et le VIH. 

Dr Gary Kobinger
Photo d'archives
Dr Gary Kobinger

Dès le début de la pandémie, il a stoppé ses recherches pour mettre au point un vaccin contre la COVID-19. En quelques semaines, avec à peine 1 million $ en main, il a accouché d’un prototype efficace sur les animaux. Mais quand il a demandé 2 millions $ à Ottawa pour lancer les essais cliniques sur les humains, Ottawa a refusé.    

  • Écoutez la chronique de Claude Villeneuve au micro de Richard Martineau sur QUB radio:    

Pas d’experts ici 

« La réalité, c’est que pour mettre sur pied une usine neuve de vaccins il faut de l’expertise, il faut pouvoir se procurer les ressources des fournisseurs », a lancé la ministre de l’Approvisionnement, Anita Anand. 

« C’est l’insulte des derniers 10 ans, réagit Gary Kobinger. Elle devrait regarder dans nos universités, dans nos usines, ce n’est pas opéré par des extraterrestres. » 

« Nous avons le talent scientifique pour produire des vaccins, il n’y a aucun doute là-dessus », renchérit le Dr Joel Lexchin. Le professeur à l’Université de Toronto étudie depuis plus de 30 ans les politiques publiques liées à l’industrie pharmaceutique au pays. 

Il souligne que des vaccins de toutes sortes, de la grippe à la polio en passant par l’hépatite et la coqueluche, sont fabriqués au pays.  

Anita Anand
Photo d'archives
Anita Anand

« Quand la pandémie a débuté, le Canada ne disposait pas de capacités de biofabrication flexibles et à grande échelle, adaptées à un vaccin contre la COVID-19 », insiste le ministre de l’Innovation, François--Philippe Champagne. 

Manque de transparence

« Notre gouvernement travaille sur tous les fronts pour garantir l’accès des Canadiens à des traitements et à des vaccins sûrs et efficaces contre la COVID-19 », a remâché au Journal le porte-parole du ministre, John Power. 

Au même moment, Innovation Canada--- tenait finalement un appel d’offres pour produire une analyse en profondeur « de la biofabrication à l’échelle nationale et internationale ainsi que celle des secteurs de fabrication des vaccins et médicaments et autres sujets connexes ». 

Sur quoi Ottawa se base-t-il pour affirmer depuis longtemps que les capacités de biofabrication nationales sont limitées ? Sur les conseils du Groupe de travail sur les vaccins contre la COVID-19, répond M. Power. 

« Cependant, de nombreux membres du groupe de travail, incluant deux coprésidents, sont en conflit d’intérêts avec des compagnies avec lesquelles le Canada a signé des contrats [d’approvisionnement de vaccins] », réagit le Dr Lexchin. 

Gary Kobinger a lui-même claqué la porte de ce comité, notamment en raison du manque de transparence. Il souhaitait que les conflits d’intérêts soient déclarés au grand public, ce qui n’a été fait qu’après que les contrats avec les pharmaceutiques soient conclus.

– Avec Sarah Daoust-Braun 

Quand l’argent est le nerf de la guerre  

La pharmaceutique torontoise Providence Therapeutics a développé un candidat vaccin à ARN messager similaire à celui de Moderna, mais n’a pas eu le soutien financier pour lancer ses tests cliniques assez vite. 

Ottawa a versé 8 millions $ à Providence, alors que Moderna a reçu 1 milliard $ de Washington. 

Par ailleurs, 10 % du capital de la start-up américaine est détenu par les banques suisses Pictet et BNS, ce qui n’est pas étranger au fait que son vaccin soit produit en Suisse. 

Providence, elle, doit piocher dans ses fonds. Elle assumait seule tous les risques liés au développement de son produit avant que le Manitoba ne décide, la semaine dernière, de lui commander 2 millions de doses en lui versant une avance de 20 %. 

Obtenir au Canada le soutien financier tant public que privé qu’a eu Moderna est actuellement impossible, indique Svetlana Sapelnikova, vice-présidente de KMT Hepatech, au sein du groupe PhoenixBio, à Edmonton.  

Gouvernements frileux 

Elle explique que tant le fédéral que les provinces fournissent de petites sommes pour la recherche, mais rien quand vient le temps d’investir massivement pour les essais cliniques et la production. 

« Ils vont donner des 1 million $ à 15 compagnies, mais trouver 15 millions pour une seule compagnie, c’est un bien plus grand défi », dit Mme Sapelnikova.

Pour cette experte en commercialisation des technologies, nos gouvernements sont frileux à investir, car ils n’ont pas l’expertise nécessaire pour évaluer les projets. 

Nos scientifiques finissent ainsi par vendre leurs innovations à des intérêts étrangers, dit Mme Sapelnicova, qui travaille elle-même pour des Japonais depuis que son entreprise a été rachetée, il y a trois ans. 

« L’investissement initial est fait par les contribuables canadiens, mais en fin de compte, il bénéficie à d’autres », déplore-t-elle. 

Le PDG de Providence, Brad Sorenson, a quand même commencé à tester son vaccin sur des volontaires fin janvier et s’est allié à des partenaires à Winnipeg, Calgary et Vancouver qui, si le produit est efficace et homologué, produiront les doses de A à Z au pays.  

Le Canada boudé par les fabricants  

Le fédéral soutient que les fabricants de vaccins ont refusé de produire leurs doses ici à cause de nos capacités biomanufacturières « trop limitées », mais certains d’entre eux avaient déjà des plans ailleurs avant.   

Lorsqu’Ottawa a signé avec Moderna, en août, la compagnie américaine avait décidé depuis le mois de mai de faire fabriquer son produit à Viège, une ville suisse de moins de 9000 habitants. 

C’est là qu’est installée Lonza, l’entreprise qui est devenue son principal sous-traitant. Or, lors de leur association, Lonza n’avait ni l’infrastructure ni le personnel pour répondre à la demande. 

« C’était une folie. On s’est dit qu’on était fou », a même avoué le président du conseil d’administration de Lonza, Albert Baehny, au quotidien suisse Le Temps. 

Pour livrer les premières doses en à peine sept mois, Lonza a réaménagé ses bâtiments, commandé et installé l’équipement nécessaire, et embauché dans toute la Suisse et même en Inde. 

Stratégie de pauvres

Pendant ce temps, à Montréal, la compagnie de biofabrication PnuVax a plutôt dû avoir recours à la Subvention salariale d’urgence. Son PDG, le Dr Donald Gerson, a pourtant offert à Ottawa dès le printemps 2020 d’y produire des vaccins.

Selon le Dr Gary Kobinger, l’usine de GSK à Québec, qui produit le vaccin contre la grippe, pourrait aussi s’adapter temporairement pour produire des doses contre la COVID-19, sachant que l’influenza est peu active cette année.

Le problème c’est que « les pharmaceutiques installées ici ne sont pas contrôlées par des Canadiens et prennent des décisions qui peuvent ou pas servir nos intérêts », souffle le Dr Joel Lexchin.

Ces entreprises font ainsi des milliards de profits qui ne bénéficient pas à notre économie, souligne Gary Kobinger.

« L’approche du Canada, c’est on va laisser les autres développer et nous on va acheter pour pas cher. C’est une approche de pays en voie de développement », déplore-t-il.

Situation au Québec

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