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COVID-19 dans les bars: Québec semblait ignorer ce qui se passait à Montréal

Des courriels montrent comment le gouvernement a appris qu’il y avait des éclosions dans les bars en juillet

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Le gouvernement Legault et le directeur de la santé publique semblaient très peu au courant des éclosions de COVID-19 dans les bars de Montréal en juillet dernier, même après que les autorités montréalaises ont tiré la sonnette d’alarme.

Le samedi 11 juillet 2020, la Direction de la santé publique de Montréal s’inquiète publiquement de ce qui se passe dans les bars. Elle invite même tous les clients à aller se faire tester.

Le lendemain, en s’échangeant un article de journal, les plus proches collaborateurs du premier ministre François Legault ont plus de questions que de réponses. Combien de cas? Que disent les inspecteurs? 

«Ça me prend de l’information», écrit le ministre de la Santé, Christian Dubé, anticipant qu’il sera «bombardé de questions».

Le gouvernement commence alors à jongler avec la possibilité de fermer les bars, rouverts depuis moins de trois semaines.  

  • Écoutez la chronique de Félix Séguin au micro de Richard Martineau sur QUB radio:  

Décalage

Ce décalage apparent entre le gouvernement du Québec et la métropole est révélé dans une série de courriels obtenus par notre Bureau d’enquête au moyen d’une demande d’accès à l’information. 

La directrice de la santé publique de Montréal, la Dre Mylène Drouin, avait d’ailleurs estimé, en entrevue à La Presse à la fin mai, que la crise dans la métropole n’aurait jamais dû être gérée depuis Québec.

Il est rare que les Québécois aient un tel aperçu des courriels échangés au sein du gouvernement. Les conversations que nous reproduisons ici permettent de mieux comprendre comment est gérée la crise, au moment où plusieurs voix demandent de rendre publiques les recommandations écrites de la santé publique au premier ministre.

– Avec Andrea Valeria 

1. Montréal sonne l’alarme  

En plein samedi après-midi, le 11 juillet, la santé publique de Montréal sonne l’alarme. Au moins cinq bars sur l’île ont été identifiés comme de possibles foyers d’éclosion de COVID-19. Huit cas ont été détectés parmi les employés et la clientèle. On demande à tous ceux qui ont fréquenté ou travaillé dans un bar montréalais d’aller se faire dépister. 

2. Le directeur de cabinet veille au grain

Courtoisie

Même si nous sommes dimanche, Martin Koskinen, le directeur de cabinet du premier ministre François Legault, ne fait pas la grasse matinée. Dès 6 h 57, il envoie au ministre de la Santé, Christian Dubé, le lien vers un article de nouvelles qui résume l’annonce faite à Montréal la veille.

«Est-ce qu’on doit fermer les bars par simple cohérence?» demande le plus proche conseiller de M. Legault. 

3. Dubé veut des réponses

Courtoisie

À 8 h 32, Christian Dubé communique avec la sous-ministre, Dominique Savoie. Il lui envoie quatre questions claires, et veut notamment consulter les rapports des inspecteurs sur le terrain.

Le ministre ne semble pas se précipiter pour prendre une décision quant à la fermeture des bars.

«Pour ma part, je serais patient et j’attendrais de voir quelques jours pour savoir si cette situation est généralisée, mais ça me prend de l’information pour bien répondre», écrit-il. 

4. La sous-ministre renvoie à Arruda

Courtoisie

À 8 h 37, Dominique Savoie expédie le message du ministre Dubé au directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda. «[Le ministre] a plusieurs questions», précise-t-elle en demandant au Dr Arruda de parler avec ses collègues de Montréal. 

5. Arruda demande aussi des explications 

Courtoisie

Quatre minutes plus tard, le Dr Horacio Arruda envoie la balle au Dr David Kaiser, l’un des bras droits de la directrice de la santé publique de Montréal, la Dre Mylène Drouin. Il lui demande «un topo» sur la situation des bars à Montréal. 

6. Montréal fournit des précisions  

Photo courtoisie

À 10 h 09, le Dr David Kaiser répond au directeur national de santé publique et à la sous-ministre--- Savoie, avec des détails sur ce qui se passe à Montréal.

Il apporte plusieurs réponses, mais ne peut fournir le nombre de nouveaux cas de COVID liés à la réouverture des bars, le 25 juin, «compte tenu des caractéristiques de l’outil provincial de collecte de données et des processus d’enquête». 

7. Arruda revient à la charge  

Courtoisie

Lundi matin, le 13 juillet, par l’entremise de son adjointe, Renée Levaque, Horacio Arruda relance la santé publique de Montréal et demande notamment des nouvelles de l’appel à aller se faire tester qui a été lancé aux Montréalais qui ont fréquenté un bar. 

8. La santé publique obtient un portrait d’ensemble

Courtoisie

Le 16 juillet, en début d’après-midi, la sous-ministre Dominique Savoie reçoit un tableau détaillé sur la situation dans les bars, qu’elle transfère notamment au Dr Horacio Arruda ainsi qu’au Dr Richard Massé, l’un des conseillers stratégiques du directeur national. Les statistiques couvrent une période d’environ trois semaines, soit depuis le 28 juin.

«Il faudrait comparer aussi [les cas dans les bars] aux éclosions liées à d’autres milieux de travail ou à des commerces», suggère-t-elle. 

9. Des données pour comparer  

Photo courtoisie

La comparaison arrive rapidement.

Avant la fin de l’après-midi, la Dre Sarah-Émilie Mercure, de la santé publique de Montréal, fait remarquer qu’entre le 10 et le 14 juillet, 21 bars ont été identifiés comme ayant été fréquentés par des porteurs potentiels de la COVID-19. 

C’est peu par rapport aux 259 autres milieux identifiés (comme des résidences privées, des lieux de travail ou des commerces) pendant la même période. 

10. Legault garde les bars ouverts  

Photo courtoisie

En conférence de presse, le premier ministre, François Legault, explique sa décision de garder les bars ouverts, mais promet qu’il y aura «une surveillance accrue, partout».

Il justifie sa décision par le fait que la récente hausse de cas de coronavirus est plus liée aux rassemblements privés qu’aux bars.