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Patrimoine: les maires vandales

Presbytère de Saint-Michel
Photo d'archives Le patrimoine peut bien foutre le camp au Québec. Les mairies sont «systémiquement» amenées à opposer patrimoine et développement, à devenir des maires vandales.

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À QUB radio récemment, j’échangeais avec mon ami historien Dave Noël sur le sort très incertain du presbytère de Saint-Michel-de-Bellechasse.

Dave me cita une phrase déconcertante que le maire de cette municipalité, propriétaire de ce bijou, a prononcée récemment en entrevue à La Voix du Sud : «C’est tendance de parler de patrimoine, mais dans 20 ans, on ne se posera plus la question parce que les tenants de ce discours ne seront plus là ou auront perdu la mémoire».

Ça a été plus fort que moi, les mots «non, mais quel imbécile !» sont sortis de ma bouche.

Je sais que ce n’est pas gentil. À ma décharge, l’on parle d’un édifice construit en 1739. Le manque total d’intérêt pour ce bâtiment, rare, évidemment patrimonial, me sidérait.

Il y avait aussi la gérontophobie sous-jacente : l’idée que l’intérêt pour le patrimoine bâti serait le fait de personnes vieilles, voire agonisantes, en passe de développer l’Alzheimer. Et heureusement appelées à disparaître dans les deux prochaines décennies !

Avouez que ce n’est pas fort. Surtout que le même maire, me rapportait-on, avait aussi dit : «Nous n’avons même pas de garage municipal. On veut acheter une pépine, mais on l’entrepose où ?» Là où se trouve le presbytère, une fois qu’on l’aura rasé ? Ben voyons !

Confrère de classe

Quand j’appris le nom du maire, Éric Tessier, autre stupéfaction ! Lui et moi, on a fait nos études secondaires ensemble dans un endroit archi patrimonial : le Petit Séminaire de Québec (aujourd’hui Collège François-de-Laval).

Je lui ai donné un coup de fil. On ne s’était pas parlé depuis le dernier conventum : «Non, mais, tu veux démolir le presbytère ?» Il nia fermement : «Certains ont déjà dit ça, mais pas moi». Il s’agit d’«un patrimoine bâti et visuel intéressant», insista-t-il.

Puis, il m’a présenté les problèmes auxquels fait face sa municipalité. Les eaux usées, encore rejetées directement dans le fleuve. Des routes municipales dangereuses, parce qu’endommagées. Des problèmes normaux de petites villes, qui nécessitent des « investissements massifs ». Et «à un moment donné quand on scrute la colonne des chiffres»... investir dans un presbytère ? «On le garde et on le regarde ?», s’interroge-t-il de manière soudainement inquiétante.

Système

Le patrimoine peut bien foutre le camp au Québec. Les mairies sont « systémiquement » amenées à opposer patrimoine et développement, à devenir des maires vandales. Pour surmonter ce «système», il faut une bonne dose de sensibilité historique, que mon ancien confrère de classe prétend pourtant avoir : «J’ai baigné dans la culture, dans l’histoire».

Désolé Éric, ça ne paraît pas... Si lord Dufferin n’avait regardé que les colonnes de chiffres à Québec, il n’aurait sûrement pas bataillé pour conserver les vieilles fortifications. Et où en serait Québec aujourd’hui ? Dans 20 ans, si on s’en occupe comme il le faut, le presbytère sera une attraction.

Dire que le projet de loi 69 sur le patrimoine de la ministre Nathalie Roy donne encore plus de pouvoirs aux municipalités !

«C’est continuer de se tirer dans le pied», écrivait récemment l’historien Pierre Lahoud, qui connaît le dossier. À quand une vraie prise en charge du patrimoine par Québec ?