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Accès difficile à internet : des agriculteurs pris en otage

Un producteur laitier ne peut profiter pleinement de son investissement de 3 millions $

Accès difficile à internet : des agriculteurs pris en otage
Joël Lemay / Agence QMI

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Impossible pour un producteur laitier de l’Estrie de profiter pleinement de son investissement de 3 M$ dans ses installations, en l’absence d’une connexion internet haute vitesse.

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« Tu ne peux plus avoir une business aujourd’hui sans avoir internet. En agriculture, on investit pour être plus productifs », lance Philipp Stirnimann, qui réside à Sainte-Edwidge-de-Clifton.

« Chez nous, mon projet pour me moderniser m’a coûté 3 M$, mais j’ai de la misère à avoir un réseau internet qui marche. Trouvez l’erreur ! » déplore-t-il. 

L’agriculteur, qui est également président de l’Union des producteurs agricoles (UPA) pour la région de Coaticook, a acheté quatre robots de traite, il y a trois ans. 

Ceux-ci collectent une panoplie de données sur ses quelque 230 vaches en lactation.

En temps normal, ces robots permettent d’obtenir des informations sur la reproduction, le lait, la santé et la qualité du lait des animaux. 

Comme M. Stirnimann n’a pas l’internet haute vitesse et que le service qu’il a en ce moment – qui lui coûte 350 $ par mois – est limité, il lui arrive régulièrement de ne pas pouvoir obtenir ces statistiques.  

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Joël Lemay / Agence QMI

Pire que de manquer d’électricité

Lors de la visite d’un vétérinaire, il a même dû noter à la main les informations de chacune des bêtes, avec l’aide de sa conjointe, puisque les robots n’étaient pas en mesure de fonctionner en l’absence de connexion.  

« Pour avoir accès au programme du robot de traite, tu dois y accéder en ligne, sinon ça ne fonctionne plus à un moment donné, a expliqué le père de famille âgé de 44 ans. On est en 2021. Ne pas avoir internet haute vitesse, c’est pratiquement pire que ne pas avoir d’électricité sur une ferme en 1970. Avec toutes les technologies à notre disposition, tu n’as pas le choix. »  

« On est pris en otage en attendant d’avoir la haute vitesse », a mentionné l’agriculteur.  

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Joël Lemay / Agence QMI

Idem près de Montréal  

De son côté, Vicky Robichaud, une agricultrice qui travaille dans le domaine des grandes cultures à L’Épiphanie, à environ 45 minutes de route au nord-est de Montréal, croit que les fournisseurs d’accès internet doivent réaliser l’importance d’une bonne connexion pour un agriculteur qui souhaite exceller.  

« Il y a plusieurs formations en ligne qui sont offertes pour améliorer notre performance. Le réseautage entre agriculteurs est aussi super important aujourd’hui », fait-elle valoir, alors que la pandémie rend le besoin plus manifeste que jamais. 

Celle qui est aussi conseillère municipale s’explique mal que plusieurs exploitants de ferme de son secteur ne sont toujours pas en mesure de profiter d’une connexion internet adéquate, malgré la proximité avec la métropole. 

Un agriculteur qui ne profite pas d’une bonne connexion internet souffre d’un handicap majeur dans son développement, soutient le président de l’Union des producteurs agricoles, Marcel Groleau.

« Arrêter de niaiser » 

« Il faut arrêter de niaiser, c’est la fibre optique que ça prend pour brancher tout le monde avec un internet qui a du bon sens », a tranché M. Groleau, lui-même agriculteur.

« La performance passe par l’accès à la technologie », a-t-il conclu.  

Sans haute vitesse, même s’ils voient le Stade

Accès difficile à internet : des agriculteurs pris en otage
Joël Lemay / Agence QMI

Vivre à proximité de Montréal ne signifie pas nécessairement qu’on puisse avoir accès à l’internet haut débit pour autant. 

« Le running gag chez nous, c’est qu’on voit le Stade olympique, mais qu’on a des citoyens qui n’ont même pas internet haute vitesse », a fait savoir Suzanne Roy, mairesse de Sainte‐Julie et préfète de la MRC de Marguerite-D’Youville, en Montérégie. 

Sa MRC comprend notamment Varennes---, Verchères et Contrecœur. Les 668 résidences du secteur qui n’ont pas internet haut débit devront faire preuve de patience, même si la MRC de Marguerite-D’Youville a pris les choses en mains.  

Son objectif actuel est de trouver l’entreprise de télécommunication adéquate afin de se ranger derrière elle pour mener le projet à terme. 

« C’est une problématique souvent liée à la superficie. Dans notre cas, les secteurs à desservir sont sur 74 km de routes, a expliqué Mme Roy, qui est aussi présidente de l’Union des municipalités du Québec (UMQ). Mais même lorsque des programmes sont acceptés, c’est long avant d’avoir les autorisations pour pouvoir se brancher sur les mêmes poteaux. »  

Le délai d’attente pour mener le projet à bon port risque d’être de quelques années.  

De nombreux obstacles sur le chemin de la connexion

Même après avoir obtenu des subventions, les municipalités qui veulent assurer une bonne connexion à leurs citoyens doivent se démener pour y arriver. 

La MRC Brome-Missisquoi a pu obtenir 20,5 millions $ en subventions de la part de Québec et d’Ottawa, en 2018, pour offrir le service internet haut débit sur un territoire de 1800 km, mais a dû mettre des efforts additionnels pour arriver au résultat souhaité. 

« L’enfer »

En raison des 30 000 poteaux requis pour acheminer la technologie filaire partout sur son territoire, la MRC devait fréquemment obtenir les autorisations de Bell et d’Hydro-Québec. 

Un problème pouvait donc retarder les travaux de plusieurs mois. 

« La première année et demie, ç’a vraiment été l’enfer pour obtenir les autorisations [...]. Toutes les raisons étaient bonnes pour retarder l’émission des permis », a indiqué le directeur général de la MRC Brome-Missisquoi, Robert Desmarais.  

« À la vitesse qu’on avançait avant ça, le projet n’aurait pas pris 13 mois, ça aurait pris trois ans », a-t-il affirmé.

Depuis l’été 2020, un nouveau mécanisme mis en place, réunissant les différents intervenants au dossier, a permis d’accélérer le volet administratif.  

La MRC prévoit qu’en ce début d’année, tous les citoyens pourront compter sur internet haute vitesse sur son territoire. Quelque 7000 résidences et 1000 entreprises n’avaient pas accès à un réseau internet de qualité à la fin de 2020.  

« Ça va faire une grosse différence, parce qu’on a beaucoup de gens qui demeurent chez nous, mais qui travaillent à Montréal, a rappelé M. Desmarais. Plusieurs personnes ne peuvent même pas être en télétravail à cause d’internet présentement. » 

Tannés d’attendre après les gouvernements à Saint-Lucien

La mairesse de la municipalité de Saint-Lucien, près de Drummondville---, en a assez d’attendre après les gouvernements pour obtenir une connexion convenable. 

Diane Bourgeois déplore le fait que « près de la moitié de son territoire », composé d’un peu plus de 1700 habitants, n’est toujours pas branchée.  

« On a reçu une belle annonce du gouvernement libéral cet été, par l’entremise [du ministre] Pablo Rodriguez, comme quoi on obtiendrait 1 M$ pour brancher 155 maisons. Québec nous a également dit qu’on serait branchés et qu’il ouvrirait les soumissions, mais on attend encore après Ottawa », lance-t-elle. 

Délais « épouvantables »

« N’oubliez pas que cela peut prendre jusqu’à deux ans avant que cela se concrétise. C’est épouvantable, immoral et inconcevable », dit-elle.

Il est cependant hors de question, selon elle, que la municipalité assume les frais pour se connecter elle-même. Mme Bourgeois croit que les gouvernements doivent respecter leurs promesses.  

« Il n’est pas question qu’on débourse pour se connecter. On ne jouera pas à ce jeu. On paie déjà des taxes au provincial et au fédéral. Ils nous ont promis de nous brancher et ils doivent le faire. »