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Cri du cœur de l’Action boréale: notre forêt aux soins intensifs!

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Dans nos territoires forestiers, face à la désolation d’une coupe à blanc, on voit souvent des gens tenter de se consoler en se disant : « Ils coupent des arbres, mais au moins ils en plantent ! » 

La question ne se posait pourtant pas avant 1970. Jusque-là, l’abattage manuel des arbres ne s’effectuait que l’hiver – sur un sol gelé et enneigé – de sorte que la régénération demeurait constamment préservée. La forêt boréale se reproduisait d’elle-même, à son rythme, selon ses propres cycles. Pas besoin de planter. 

1970. Arrive l’abatteuse industrielle, roulant 24 heures par jour, été comme hiver, qui écrasera, bouleversera le mince terreau boréal. Dans les ornières creusées par la machine, on voit maintenant s’écouler la nappe phréatique, asséchant le sol forestier et transportant les matières organiques dans les lacs en aval. 

Faudra désormais les planter, un à un, ces pins et ces épinettes, si on espère en revoir avant deux siècles. 

RÉDUIRE LA BIODIVERSITÉ

Mais ils ne poussent pas aussi bien qu’on l’espérait. Quand on abat une forêt de résineux, on aura beau planter une épinette, elle va se retrouver bientôt dans l’ombre des petits feuillus qui poussent beaucoup plus vite qu’elle. 

Il faut alors littéralement labourer (scarifier), débroussailler, « éclaircir » autour de cette épinette chérie, éliminer les autres espèces dites compétitrices, détruisant au passage l’habitat d’une grande diversité animale et floristique. Y compris les nids d’oiseaux.

Et tout cela coûte très cher. On dépense à ce chapitre, annuellement, l’équivalent du budget entier du ministère de l’Environnement. Pour, à la fin, se rendre compte que les arbres plantés seront peut-être plus gros, mais ne fourniront pas plus de mètres cubes de bois à l’hectare. Tout ce qu’on aura fait, c’est de réduire encore plus la biodiversité...

Le grand tabou, c’est que la sylviculture québécoise ne marche pas. Cela a une certaine importance, car on attribue le bois aux compagnies en fonction d’une mystérieuse « possibilité forestière » établie par notre Forestier-en-chef. 

Ce calcul doit forcément incorporer une estimation de notre efficacité sylvicole. Or, malheureusement, il n’en maîtrise pas les données. Comme si Jojo Savard vous annonçait que vous allez gagner la 6/49 en 2045 et que vous pouvez donc, en toute quiétude, vider votre compte de banque aujourd’hui. 

FUITE EN AVANT

Déjà, la commission Coulombe (2004) s’était inquiétée de ce problème. À deux reprises, le Vérificateur général du Québec a souhaité obtenir le portrait réel des résultats de notre sylviculture. 

Même le président de l’Ordre des ingénieurs forestiers affirma, en 2017, que le ministère octroyait des droits de coupe « sur la base de travaux sylvicoles dont il ignore les effets ».

Toutes ces réclamations semblent avoir été classées sans suite. On peut facilement imaginer que si notre sylviculture prospérait au max, le ministre des Forêts s’en vanterait jour et nuit. 

Mais les récentes décisions que son bunker de hauts fonctionnaires lui a gentiment intimé d’annoncer révèlent la dimension de la faillite sylvicole. Ainsi, on va abandonner les travaux en cours dans plusieurs territoires où la régénération s’avère décevante pour tout concentrer, budgets et expertises, dans les zones où le sol forestier se montre plus fertile. 

À cette fin, en une extraordinaire fuite en avant, et sans consultation publique significative, le ministère des Forêts entend « cadastrer » le quart des forêts publiques québécoises pour y établir des « aires d’intensification de production ligneuse (AIPL) » sur les sites forestiers les plus productifs. 

C’est-à-dire y concentrer tous les travaux sylvicoles, incluant le scarifiage, le débroussaillage, jusqu’aux plantations systématiques d’épinettes et de pins. 

À perte de vue, des champs virtuels de « deux par quatre », résineux combustibles, quasi condamnés à passer au feu à mesure du réchauffement climatique. (Le mélèze en sera curieusement exclu, étant « essence indésirable puisque moins recherchée par les usines », précise le ministère, corrigeant ainsi l’imprévoyance du Créateur. Alors que le mélèze, arbre imputrescible, demeure un extraordinaire matériau de construction).

Quand on dit « cadastrer », on parle de l’équivalent d’un « claim minier » où aucun autre type de projet ne peut se réaliser sans le consentement du détenteur. 

Et comme les sites convoités s’avèrent riches en biodiversité, les projets d’aires protégées qui pourraient s’y concrétiser en seront exclus de facto. 

C’est d’ailleurs le rêve avoué du ministère responsable de nos forêts : anéantir le concept d’aire protégée, afin qu’il puisse continuer d’honorer tranquillement son serment historique de mettre tout arbre de la forêt publique à la disposition de l’industrie. 

On se rabattra donc à protéger des terrains jouxtant d’anciens dépotoirs comme on vient de le voir au Lac-Saint-Jean. 

Le quart de nos habitats forestiers productifs seront ainsi amputés d’une grande partie de leur biodiversité, en contradiction frontale avec la loi qui oblige à « prendre en compte l’ensemble des ressources naturelles d’un territoire », et en flagrante transgression de la gestion écosystémique à laquelle le ministère est censé être soumis. 

À ces égards, à notre avis, celui-ci se trouve maintenant hors-la-loi. Ça ne le dérangera pas trop, il demeure outrageusement juge et partie dans tout ce qu’il décide et exécute. Et depuis longtemps. Trop longtemps.

UN RECORD GUINNESS ?

En attendant le moment où un recours collectif lui fera comprendre qu’une forêt est plus qu’une cour à bois de compagnie, l’Action boréale demande au ministère des Forêts de soumettre chaque aire d’intensification projetée au même processus rattaché à la création d’une aire protégée (analyses environnementales, consultations et audiences publiques) et que, pour chaque aire d’intensification implantée, soit instaurée une nouvelle aire protégée d’égale surface et dotée d’un budget de fonctionnement équivalent.

Selon le ministre Dufour, son projet d’aire d’intensification de la production ligneuse (AIPL) fera doubler la récolte de bois d’ici l’an 2080. Il n’y a que le télescope spatial Hubble qui voit plus loin que notre ministre. Comme ce légendaire télescope est en fin de vie, l’intronisation de Pierre Dufour au Guinness Book of Records semble imminente. 

Richard Desjardins, vice-président de l’Action boréale 

Henri Jacob, président de l’Action boréale

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