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La mort d’un humble révolté

La mort d’un humble révolté
LE JOURNAL DE MONTREAL

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J’ai appris la triste nouvelle du décès de Raymond Lévesque qui fut à la fois un ami et un auteur, alors que je suis retenu à Cuba en raison de la pandémie de COVID-19. Je ne sais rien de ses funérailles ni des réactions officielles. Raymond mériterait très certainement que le temps s’arrête quelques heures, voire quelques jours, par respect pour son œuvre, lui qui a tout donné pour faire du Québec un pays.

Comme d’autres grands militants avant lui, il est parti sans avoir pu voir ses plus nobles rêves se matérialiser. L’humanité n’est pas prête à vivre d’amour, et le pays du Québec est toujours à faire. Ses deux rêves semblent de plus en plus inaccessibles, du moins jusqu’à maintenant. Quelle importance a eu dans nos vies un artiste militant comme Raymond Lévesque? Ses chansons étaient des véhicules tout-terrain qui exploraient et nous transportaient au-delà de notre petit jardin.

Raymond était atteint de surdité depuis de nombreuses années. Cela lui évitait d’entendre toutes les bêtises de ce monde et le tenait éloigné des velléitaires, des peureux, des branleux dans le manche. Il pouvait ainsi mieux se concentrer sur ses rêves. Ne plus entendre les mêmes litanies sur la non-viabilité d’un Québec indépendant, sur l’incommensurable générosité du Canada à notre égard, sur la force d’être uni à un pays qui décide pour nous ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Car il était profondément déçu et en colère qu’une majorité de Québécois n’aient pas voté Oui aux deux référendums.

Raymond Lévesque, cependant, n’avait pas perdu la voix, et il était toujours le porte-parole des sans voix, du monde ordinaire, «des crottés, des Ti-Cul, des coincés, des paiements à rencontrer, des hypothéqués à perpétuité» (Cantouques, de Gérald Godin). Et c’est ce qu’on a voulu souligner avec la murale en l’installant dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. Ses chansons en témoignent, lesquelles sont autant de poings en l’air et d’appels à la révolte. Plusieurs m’ont marqué. Bien sûr, Quand les hommes vivront d’amour figure au panthéon des plus belles chansons de la langue française. Mais, pour moi (et pour quelques autres militants que je connais), Bozo-les-culottes est celle à laquelle je m’identifie le plus. Je n’ai pas posé de bombes «dans un quartier plein d’hypocrites», mais nous sommes plusieurs, à l’instar de Raymond Lévesque, à savoir que depuis que nous nous sommes fâchés, «dans le pays ça ben changé».

Raymond Lévesque avait compris, en voyageant dans l’Ouest canadien, en Alberta, au Manitoba, en Saskatchewan ou, plus près, en Ontario, «qu’c’est Québec qu’est mon pays». Et par ses chansons toutes simples, remplies de gros bon sens et d’une touchante humanité, il en a convaincu plus d’un que notre patrie n’est pas le Canada, mais bien le Québec. Nous lui devons beaucoup, et notre meilleure façon de le remercier, c’est de poursuivre le combat et de faire du Québec un pays.

Peut-être bien que là où il se trouve, notre chansonnier national a retrouvé l’ouïe, il est entouré d’amis et de poètes comme Gaston Miron, Pierre Falardeau, Michel Chartrand, Gérald Godin, avec qui il partage son grand rêve, en chantant encore et toujours Quand les hommes vivront d’amour.

Salut, mon frère de lutte. Je pleure ton départ.

– «La mort n’est pas une vraie mort lorsque notre vie laisse derrière nous une œuvre valable.» (José Marti)

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