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Tueuse à gages libérée grâce à la clause de la dernière chance

Elle a assassiné le copain d’un comédien populaire dans les années 1980 sans qu’on sache encore pourquoi

christine lepage
Photo d’archives Christine Lepage était en liberté sous caution pendant son procès à l’hiver 2005, au palais de justice de Longueuil. ­

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Une tueuse qui a froidement assassiné en 1981 le conjoint d’un comédien connu, moyennant la somme de 10 000 $, pourrait finalement demeurer moins d’années derrière les barreaux qu’elle n’en a passées à fuir la justice. Le Journal fait un retour sur un meurtre qui a eu des répercussions jusque sur les plateaux de tournage de téléséries québécoises.

Christine Lepage a pu bénéficier de la « clause de la dernière chance » la semaine passée, au palais de justice de Longueuil.

Cette disposition du Code criminel permet aux condamnés à vie, ayant purgé au moins 15 ans d’emprisonnement, de demander à un jury de réduire le temps à passer derrière les barreaux avant d’être admissibles à une libération conditionnelle.

Cet article a été aboli par le gouvernement Harper, mais tous les tueurs détenus pour des meurtres commis avant le 2 décembre 2011 peuvent encore s’en prévaloir.

La femme de 65 ans a ainsi obtenu la permission de la Cour supérieure de se présenter devant la Commission des libérations conditionnelles du Canada (CLCC) en juillet 2024, soit cinq ans et demi plus tôt que prévu.

Selon les règles en vigueur, cela signifie aussi que la meurtrière a le droit, si son cheminement est favorable, d’aller vivre en maison de transition trois ans avant cette échéance, c’est-à-dire dès cet été.

Pandémie oblige, la juge France Charbonneau a coupé court à la procédure qui se tient habituellement devant 12 citoyens, en entérinant une suggestion conjointe des avocates de la Couronne et de la défense.

« Pour en arriver à cette entente, les parties ont mis en équilibre les intérêts de la société, ceux de la requérante, l’utilisation judicieuse des ressources judiciaires en place et le contexte de la pandémie qui sévit mondialement », a souligné la magistrate.

Cette décision fait en sorte que la sexagénaire pourrait ainsi passer moins d’années au pénitencier (19 ans et demi) qu’elle n’en a passé à fuir la justice (21 ans et demi).

Prison à perpétuité

Christine Lepage a été déclarée coupable en mars 2005 d’un meurtre prémédité commis le 28 avril 1981. 

Elle a automatiquement écopé de la prison à perpétuité sans possibilité de libération avant 25 ans.

La condamnée à vie a agi comme tueuse à gages pour le compte d’une personne dont l’identité demeure inconnue à ce jour.

Sa cible : Germain Derome, le conjoint du réputé comédien Julien Bessette. 

La victime, Germain Derome.
Photo d'archives
La victime, Germain Derome.

À l’époque, la carrière de ce dernier était florissante, alors qu’il tenait des rôles dans des téléromans populaires comme Terre humaine, Cré Basile, Symphorien et Les Belles Histoires des pays d’en haut.

« Blonde platinée »

Ironiquement, tant les circonstances du crime perpétré par Christine Lepage, alors qu’elle n’avait que 25 ans, que celles entourant son arrestation en novembre 2002, semblent tout droit sorties d’un scénario de film. 

Deux jours après le meurtre du directeur funéraire de 57 ans, Le Journal titrait, sous la plume de notre défunt collègue Guy Roy, « Une blonde platinée abat l’ami de Julien Bessette ».

Cette jeune femme, que les discrets conjoints ne connaissaient ni d’Ève ni d’Adam, s’est présentée en soirée à leur résidence, rue Alfred, à Brossard, sur la Rive-Sud. Le couple était en robe de chambre, vu l’heure tardive.

La maison du couple Derome-Bessette, rue Alfred, à Brossard.
Photo d'archives
La maison du couple Derome-Bessette, rue Alfred, à Brossard.

La dame décrite comme toute menue a demandé à parler à Germain Derome.

La teneur de leur conversation, inévitablement amorcée sous un faux prétexte, demeure nébuleuse, selon les témoins.

Après quelques minutes de discussion, la jeune femme a commis l’erreur qui a permis de lui mettre la main au collet, deux décennies plus tard : elle a demandé un verre d’eau.

Elle s’est ensuite rendue à la salle de bain, où elle a enfilé des gants et sorti son revolver Super Magnum de calibre .22. 

La salle de bain dans laquelle la tueuse est allée enfiler ses gants avant le crime.
Photo d'archives
La salle de bain dans laquelle la tueuse est allée enfiler ses gants avant le crime.

La « blonde platinée » est sortie de la pièce et a tiré deux projectiles en direction de Germain Derome, le premier dans le flanc gauche et l’autre dans le haut du dos.

Elle a aussi déchargé son arme à une reprise sur l’arrière-train du berger allemand du couple.

L’arme du crime.
Photo d'archives
L’arme du crime.

Une chaise comme bouclier

Alerté par le « bang ! bang ! bang ! » Julien Bessette s’est à son tour retrouvé dans le champ de tir de la tueuse à gages.

« Si je n’avais pas eu la présence d’esprit de m’emparer d’une chaise et de la projeter vers la meurtrière, je ne serais plus là aujourd’hui », a résumé le comédien de 51 ans à l’animateur de radio Réal Giguère, quelques jours après le drame.

La chaise berçante avec laquelle Julien Bessette s’est protégé, qui a été percutée par un projectile.
Photo d'archives
La chaise berçante avec laquelle Julien Bessette s’est protégé, qui a été percutée par un projectile.

La balle a percuté la chaise, mais par chance, Bessette n’a reçu que quelques éclats de bois au visage.

Bon curé

Celui qui a maintes fois incarné un curé au petit écran a ainsi miraculeusement eu la vie sauve. 

Puis, il s’est agenouillé au chevet de son conjoint tandis que la tueuse prenait la fuite.

Germain Derome n’avait alors pas encore poussé son dernier souffle, mais à l’arrivée de la police, il était déjà trop tard.

L’endroit où gisait le corps de la victime a été délimité à la craie, dans le couloir de la résidence.
Photo d'archives
L’endroit où gisait le corps de la victime a été délimité à la craie, dans le couloir de la résidence.

Les limiers n’ont pu que constater son décès sur le tapis du couloir, et se mettre à la recherche d’indices.

Ils n’ont d’ailleurs pas mis de temps à mettre la main sur l’arme à feu, qui avait été jetée dans les broussailles, derrière la résidence d’un voisin du couple.

Lorsque Julien Bessette a raconté son histoire plutôt abracadabrante aux enquêteurs, ceux-ci sont demeurés perplexes.

Portrait-robot

Un portrait-robot de la mystérieuse femme a été tracé à partir des souvenirs du comédien, mais cela n’a pas permis de mettre rapidement la main au collet de la suspecte, comme on l’aurait espéré.

Le portrait-­robot fait d’après les souvenirs de Julien Bessette, en 1981.
Photo d'archives
Le portrait-­robot fait d’après les souvenirs de Julien Bessette, en 1981.

Les obsèques de Germain Derome se sont d’ailleurs déroulées sous haute présence policière, pour éviter que la tueuse vienne finir la sale besogne et y éliminer le seul témoin oculaire de cet attentat commandité.

Douloureuse ironie, le défunt a été exposé au salon funéraire Darche, où il a œuvré une partie de sa vie.

Les funérailles de Germain Derome se sont déroulées sous haute présence policière.
Photo d'archives
Les funérailles de Germain Derome se sont déroulées sous haute présence policière.

Bien que Julien Bessette ait passé un test polygraphique avec succès et que les enquêteurs l’aient rapidement écarté de la liste des suspects, des rumeurs ont longtemps persisté dans le milieu artistique.

De mauvaises langues laissaient entendre qu’il s’agissait en fait d’un meurtre conjugal et plusieurs médisaient dans le dos de celui qu’ils appelaient « l’assassin ».

La police disposait pourtant d’un important détail disculpatoire pour l’ami de cœur de Germain Derome : les empreintes laissées sur le verre d’eau.

Julien­­­ Bessette (en haut à droite) quittant son domicile avec les enquêteurs.
Photo d'archives
Julien­­­ Bessette (en haut à droite) quittant son domicile avec les enquêteurs.

Cafouillage

L’ADN de Christine Lepage se trouvait bel et bien dans la banque de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), mais il a fallu 20 ans avant d’avoir un match.  

Pour une raison nébuleuse, il semble que des recherches avaient été effectuées seulement dans la liste de profils masculins...

Quand la police a enfin fait le lien avec celle qui avait un antécédent de vol à l’étalage, il lui fallait plus de preuves pour l’accuser de meurtre.

Le croquis fait par le médecin légiste pour montrer la trajectoire des deux projectiles qui ont tué la victime.
Photo d'archives
Le croquis fait par le médecin légiste pour montrer la trajectoire des deux projectiles qui ont tué la victime.

Mister Big

Une vaste opération d’infiltration de type Mister Big a donc été imaginée.

Il s’agit d’une mise en scène montée de toutes pièces par les policiers, qui créent une organisation criminelle fictive à laquelle ils vont graduellement intégrer la suspecte.

Celle-ci commettra de petits délits pour le compte du groupe, mais devra confesser ses moindres secrets afin d’espérer atteindre les hautes sphères de l’organisation.

Une agente de la GRC s’est donc présentée chez Christine Lepage, à Montréal, en se faisant passer pour une vendeuse itinérante de cosmétiques.

Celle qui se faisait appeler Kathy a repris contact avec la suspecte quelques jours plus tard pour l’informer qu’elle venait de remporter un week-end de rêve au Château Montebello, en Outaouais.

La policière infiltrée a vite gagné la confiance de la meurtrière durant ce séjour mis sur pied grâce à des figurants.

Avide d’argent et vivant alors des fruits de la prostitution, Lepage a accepté d’effec­tuer plusieurs contrats pour le compte de l’organisation durant près de 10 mois.

Transport de cartes de crédit volées, contrebande de tabac, recouvrement musclé : toutes ces tâches devaient la préparer pour le gros coup final.

Diamants à New York

Le point culminant : aller récupérer des diamants en Alberta, les faire examiner par un expert chinois à Vancouver et les remettre à un gang juif de New York.

Cette ultime contribution devait lui rapporter 50 000 $. Mais d’abord, Lepage devait montrer patte blanche au patron de l’organisation.

Une rencontre a alors été organisée avec « Dan » à l’hôtel Intercontinental de Montréal, le 22 novembre 2002.

Confrontée au fait qu’elle aurait trempé dans une « sale affaire » il y a longtemps, Lepage a fini par passer aux aveux.

C’est son copain de l’époque, Benoît Baillargeon, qui lui a parlé du contrat de tuer Germain Derome. La tâche lui aurait d’abord été confiée à lui, mais le toxicomane l’a finalement refilée à Lepage.

La jeune femme ignorait toutefois qui en était le commanditaire et ce qui a motivé celui-ci à éliminer la victime.

Elle ne l’a jamais demandé à son conjoint, qui est mort d’une surdose de cocaïne quelques années plus tard.

Elle ne savait que deux choses : l’homme était employé d’un salon funéraire et homosexuel.

« Crosseur »

« Moi, j’ai une philo­sophie là-dessus. Si quelqu’un met un contrat sur toi, c’est parce que tu t’es mis les pieds dans la merde. [...] Si quelqu’un est prêt à payer pour te faire tuer, c’est parce que t’es un osti de crosseur », a-t-elle affirmé à Dan.

Elle lui a juré que la police n’avait aucune trace de sa présence sur les lieux du crime, et qu’elle avait tout brûlé depuis : perruque blonde, vêtements, même sa petite culotte.

Lorsque Mister Big lui a montré un document l’associant à des empreintes laissées sur un verre d’eau, Lepage a paniqué.

« J’ai pris toutes mes précautions. [...] Je pense que le verre, c’est la [seule] gaffe », a laissé entendre la tueuse.

Le fameux verre d’eau sur lequel­­­ elle a laissé ses empreintes.
Photo d'archives
Le fameux verre d’eau sur lequel­­­ elle a laissé ses empreintes.

Christine Lepage ignorait alors que toute la conversation était filmée à son insu.

L’enregistrement a été présenté à son procès devant jury, en mars 2005.

Malgré cette preuve accablante, la meurtrière a nié avoir exécuté le contrat lorsqu’elle a témoigné pour sa défense.

Elle a juré s’être présentée chez la victime pour y offrir ses services d’escorte, à 110 $ de l’heure.

Lepage ne serait toutefois pas restée longtemps sur place puisque Julien Bessette les aurait surpris, alléguait-elle.

Rumeurs persistantes

Elle a tenté de faire croire au jury qu’elle avait quitté les lieux alors que le couple se chicanait, faisant planer de nouveau la thèse du drame conjugal.

Or, le comédien n’était plus là pour se défendre : il avait succombé à un cancer en 1999, sans connaître l’identité de celle qui avait tenté de lui enlever la vie.

Lepage a justifié les aveux faits à Dan, qu’elle qualifiait de « menteries », par une volonté de paraître « tough » devant le patron de l’organisation.

« Choc terrible »

Question de pousser un peu plus loin son petit manège, elle avait même déclaré au représentant du Journal qui couvrait son procès que ce serait « un choc terrible » d’être déclarée coupable d’un crime qu’elle n’avait pas commis.

« J’ai confiance que les jurés vont voir la vérité. Ce sont des gens intelligents », avait laissé tomber Lepage pendant les délibérations.

Devenue mère de famille et grand-mère entre le moment du meurtre et son arrestation, elle avait presque ému notre reporter.

« Difficile encore de croire qu’on avait devant nous une tueuse qui avait exécuté froidement un contrat pour l’argent », écrivait Jérôme Dussault dans nos pages.

La première page du <i>Journal</i>, le 23 février 2005, à l’ouverture du procès de Christine Lepage­­­.
Photo d'archives
La première page du Journal, le 23 février 2005, à l’ouverture du procès de Christine Lepage­­­.

Mais les jurés n’ont pas été dupes, et c’est une femme livide et tétanisée qui a été condamnée à la prison à vie par le juge de la Cour supérieure, Wilbrod Décarie.

Ce n’est qu’après cinq ans de détention et le rejet de tous ses appels que la tueuse s’est résolue à admettre les faits.

Fantasmes meurtriers

Passant du déni à la responsabilisation, elle a avoué avoir reçu 10 000 $ après le crime. 

Christine Lepage s’est ainsi ouverte aux autorités, mentionnant notamment que des abus subis par un homme alors qu’elle était enfant ont fait naître en elle des fantasmes meurtriers. 

À l’époque du crime, elle annihilait sa propre douleur dans le sexe, la drogue et les médicaments.

Des évaluations psychologiques effectuées pendant sa détention l’ont décrite comme une femme à la personnalité narcissique, antisociale et plutôt théâtrale.

Son agente de libération conditionnelle a néanmoins qualifié de « colossal » le travail fait par la détenue derrière les murs.

« Mme Lepage a fait un cheminement remarquable au cours de son incarcération. Elle a su profiter de l’aide des différents intervenants tout au long des 16 dernières années afin de comprendre et corriger les aspects de sa personnalité qui l’avaient amenée à commettre l’irréparable il y a plus de 40 ans », a déclaré au Journal son avocate, Sandra Brouillette.

Romancière

Depuis trois ans, la détenue en voie de réhabilitation a bénéficié d’une trentaine de sorties avec escorte, pour voir sa famille et faire du bénévolat hors du pénitencier.

Passionnée de lecture, utilisant l’écriture comme exutoire, Lepage a rédigé des romans ainsi que des chroniques sur la vie carcérale qui ont été publiées sous un pseudonyme dans un média national.

« D’une femme distante, froide et qui n’avait besoin de personne, on rapporte que vous êtes devenue une femme près de ses émotions, sensible et capable d’empathie pour vous-même et les victimes », lit-on dans une décision de la Commission des libérations conditionnelles du Canada, lui octroyant ces sorties escortées.

Faible risque de récidive

Christine Lepage jouit d’une cote de sécurité minimale depuis cinq ans et son risque de récidive est évalué à faible. 

Vu son comportement irréprochable des dernières années, elle devrait pouvoir quitter le pénitencier de Joliette dans quelques mois, si la Commission l’y autorise.

Malgré tout, une question demeurera sans réponse pour les proches de Germain Derome et Julien Bessette.

Pourquoi tuer un directeur funéraire sans histoire ? Était-ce un crime homophobe ?

Il est fort probable que la personne qui détient la clé de ce mystère vieux de 40 ans l’ait emportée avec elle dans la tombe.